Quelle indécence !


La routine remontait le quai du tram. Je suivais le cours de la foule, aucune autre issue possible. Je m’étais habituée à l’enchevêtrement de mes pensées, compressée dans l’affluence sortie du bureau. Nos masques sur le nez, nos tickets compostés sur la sagesse, nous avions validé le droit d’être la foule grise, sac au dos, casque sur la tempe. Je m’interdisais de sortir mon écran de compagnie pour humer la réalité crue.

Là, ils me sautent à la figure. Là indécente jeunesse. Là tout contre les portillons de sécurité, ils s’embrassent. Choc. Moi qui ai vu les corps sans textile, qui ai baisé les culs bénis, qui ai écrit les anus dilatés, je suis choquée. Masques baissés, langues enchevêtrées, ils débordent du présent. Mon cœur se retourne. Mon vagin est outré. Ils m’apparaissent plus nus que des libertins en pleine orgie. Leur insouciance lance un défi à la pandémie. Ils s’aiment comme avant. Avant les menaces et les grands tourments. Je continue ma marche fantôme vers le prochain métro. Et malgré les regards remplis de désespoir malgré les statistiques ils s’aiment comme des enfants. Ils me hantent. Tout s’écroule autour de moi, les tours du monde sont ruinées. La poussière ne gâche pas leurs désirs. Secouée dans la rame, je plonge dans la moustache naissante de ce gosse, je me glisse dans le nombril neuf de cette gosse. Et si tout doit sauter s’écrouler sous nos pieds. Qu’ils s’aiment ! Ils mettent en péril mamie et pépé, ils mettent en balance la santé des ainés et des handicapés. Ils font n’importe quoi. Ils se mettent en danger. Enfants de la bombe des catastrophes. Toute hésitante, je ne sais plus, je suis perdue dans la foule sachante. Elle sait où est chez elle, elle sait ce qu’elle va manger ce soir, elle sait que l’eau coulera au robinet. Elle sait que la pandémie va disparaître jusqu’aux prochaines élections parce que la foule sait bien, elle. Enfants du cynisme armés jusqu’aux dents.

La porte du métro s’ouvre. Je ne suis pas les gens. Je connais l’escalator qui mène au raccourci du soir. Je vérifie mes poches. Mon sexe est toujours sa place, à côté de ma carte de transport. Je ne lis plus les panneaux de signalisation. Courant d’air. C’est bientôt la fin, l’air pur sans virus, l’air pur métaux lourds. Encore une marche ou deux. J’enlève mon masque, je suis nue dans la foule grise, musique one again, casque sur la tempe.

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