Prendre corps 6



Les mains posées sur mon verre à pied, le menton posé sur mes mains, je te regarde dans le silence marron de tes yeux profonds. Il fait silence entre nous, il fait du trouble, il fait de l’inconnu. Où ira le temps flottant ? Les mains posées sur ce verre, vide de ce vin rapide aux délices lents, je te regarde dans le vacarme de mes émotions. Le blanc de l’air se remplit de ta présence. C’est le deuxième silence.

 

Les mains encombrées de mon manteau et de mon gilet de laine, je te regarde, de loin, faire les cent pas. Je prends la mesure de ta silhouette pendant que tu ne me regardes pas. Tes mots prennent corps. J’ai trop de rouge sur les lèvres. Je porte une ceinture rouge. J’ai laissé dans la valise les bas, j’ai laissé à la maison le porte-jarretelle. J’ai choisi les collants opaques noirs. Contre le froid. Pour la simplicité surtout. Mais ça, je ne le sais que lorsque tu te retournes et que le frisson tremble dans tes yeux. C’est le premier silence.

Les mains sur mon foulard, je laisse glisser la soie de mon cou. La robe est noire, sage juste comme il faut. Le décolleté est simple juste comme il est offert. Assise, je regarde tes doigts sur le bord de la table. Assise, tu parles, je parle. Les mots d’ici et d’ailleurs. De leurs mains habiles sur les cordes, les musiciens jouent la douceur intense. Les mets sont à choix multiples. Choisir de dire.

Les mains dans la poche, c’est la rue. Il fait froid. Les mots se taisent et ralentissent tes pas. Tout doucement dans la rue, les mains dans les poches, il ne fait pas si froid. C’est le silence doux qui réchauffe. Le silence à partager, autour d’un verre au quatrième étage avec vue sur les voisins. Alors tu as compris. Alors tu reprends le rythme normal de tes pas, dans le silence de la rue. Alors je te suis.

Tes doigts sur la peau de ma main, je m’électrise. Les mains posées sur ton bras. Les mains dans ton dos. Les mains dans tes cheveux, là-bas. Les mains qui battent le rythme. Les mains posées sur ta queue, aussi. Sans mots férir. La main sur ta cuisse. Respire.

Une main sur la poignée de la porte, l’autre fermant le long gilet noir qui accueille ma pudeur, je regarde tes chaussures s’éloigner sur la moquette verte du couloir. Tu te trompes de sens, te dis-je. Tu trompes de sens, reviens sur tes pas. La main sur la poignée, je ferme la porte, je laisse choir le gilet, je marche nue vers le silence. Entre les draps blancs, je souris. J’ai gardé ta dernière phrase dans le cadeau mes sourires. J’ai gardé ta dernière phrase. Un vœu en silence.

Illustration : Art-borescenses 

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