J’ai vu le loup 23


Aujourd’hui je vous parle de sexe. 
Son titre ? 
Le loup de Wall street.
Un lancer de nain dans une ambiance bon enfant.  Y’a pas de mal à s’amuser et à se faire du bien, n’est-il pas? Tout le film sera ainsi. Trois heures qui se vautrent dans le fric, la coke et la luxure. Trois heures de jouissance, d’excitation et d’addiction.


C’est du grand spectacle. C’est drôle et séduisant. C’est que la construction intrinsèque du film est de même nature que son héros. Égocentrique, complaisant vis à vis du vice, justifié par la seule envie d’en croquer. Le film en met plein les yeux. La salle rit et se laisse prendre à l’exaltation du héros. Il n’y a plus les limites, tout semble possible. Et pourquoi pas moi ? Pourquoi ne serais-je pas riche en arnaquant les autres ? Pourquoi ne serais-je pas un puissant ? Pourquoi ne pas me taper les plus belles filles du monde sur une putain de bande son ?


 
Je fus déroutée par le manque d’étoffe, notamment psychologique, des acteurs secondaires. Ils n’ont pas vraiment de personnalité. C’est surtout leur physique ingrat ou sublime qui  fait la différence. Tout comme le fait le héros qui ne leur prête attention que pour leur utilité. Ce personnage peut être classer comme «vampire antisocial», selon l’expression de Bernstein*. Vampire car il s’accapare la force des autres. Antisocial car il se moque des règles de la société. De plus, il est accroc aux sensations fortes et à la tromperie. Il est séduisant et d’un grand charisme. Le film est comme lui, séduisant. Le film offre des sensations fortes, il fait rire. Le film ne porte aucun jugement sur les comportements déviants. Le film est le héros, comme pour nous prendre, nous spectateurs, au jeu de la tentation et du dépassement des barrières morales. Nous, nous tous, nous en rêvons.
  

Or le management de cet homme repose le marche ou crève, sur les insultes envers les collaborateurs, le «bon» stress,  l’injonction à être heureux au travail, le harcèlement sexuel, le paternalisme et le copinage. Et roule ma poule. Toute ressemblance avec des entreprises réelles n’est pas fortuite. Ce réalisme est la force et le cynisme de ce film. On ne voit pas les problèmes, le héros ne voit pas les problèmes. Ce n’est pas son problème.

Qui n’a jamais vu celui-là ?
cheveux longs, costume cravate,
quadra-beau-gosse attitude,
 regard séduisant qui vous vendrait sa bite trop courte
Le rythme du film est ahurissant. Trois heures que je n’ai pas vu passer. Alors que le Titanic et le même Di Caprio, je les avais vu paaaasssseeerrr. Un rythme orchestré par la méta communication du personnage, et, impulsé par des flashback décalés. Comme cette scène désopilante, arrivée de nulle part, où notre héro hurle son safeword à une domina sans empathie, le tout dans un raffinement grandiloquent. Un rythme capable de raconter en quelques images un naufrage rocambolesque (clin d’œil pervers au Titanic ? Léonardo, une belle dans les bras à la proue du navire, réclame sa dose de coke, retrouvée dans une pièce sous les eaux). Puis, de longues minutes sur le héros, stone, bavant et aphasique, en jogging informe, rampant d’un téléphone public à sa voiture. Elles sont un zoom sur les conséquences dégradantes de la drogue. Or, les jeunes bimbos venues à la séance, rient. Le film est-il trop complaisant ? Un jeune a-t-il les clefs pour décrypter ces saloperies et pour percevoir la décadence de cette scène burlesque ? Elles semblaient rires, inconscientes.
 

Le sexe, lui, est omniprésent. En partouze géante dans les bureaux. Dans les clubs. En baises innombrables. En mode de séduction. En mots obscènes dans le boulot et les relations. En essence de puissance. En mode de vie. En nerf de la guerre. En  public où un associé, au cours d’une fête sort sa bite et se branle sans vergogne devant le buffet. No limit. Jusqu’à cette scène conjugale savoureuse et triste, où le héros, baiseur invétéré, fait l’amour du dimanche soir à sa légitime. Où elle le prie, avec cynisme, de jouir. Où il est dans le déni. Où il jouit lamentablement. Où barbie part avec les enfants.

Le sexe est un élément de l’histoire. D’ailleurs, à mon sens, il n’est pas pornographique, même si je n’emmènerai pas des ado voir cette débauche visuelle. Le sexe, dans le film, parle des émotions, des enjeux, de la corruption. Il est drôle et jouissif. Il est dégradant et navrant. Le sexe est un langage à part entière du film, comme les psaumes sont un langage dans «des Hommes et des Dieux». Or, il faut connaître ces langues et les avoir pratiquées pour entendre leurs sens et gouter leur  signification. 

Et les femmes dans tout ça ? Elles sont épouses, courtières tirées à quatre épingles, putes, à poils et en bas, barbie sans saveur, éructrices de mots salaces, mères sans consistance. Elles ne sont qu’une fonction support.
La dernière cerise du gâteau : d’affreux zozos veulent, eux aussi, une part. Laids comme nous : normaux. Avec cet appât du gain et de la jouissance, tapi en nos âmes. Cette scène est d’un cynisme hors pair. La prison n’est pas la chute finale du héros. Même pas. Parce que la société entière produit et nourrit ce rêve américain.
Soyez un homme, blanc, entre 30 et 45 ans, déviant et habillé d’un poil de troubles de la personnalité.
Soyez un héros adulé.

* selon le livre de Bernstein « se libérer des vampires affectifs »


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23 commentaires sur “J’ai vu le loup

  • ici et ailleurs

    Deux choses :
    1- sans avoir vu ce film, votre lecture du film révèle une excellente qualité d’analyse (dit, comme ça, ça fait pédant)
    2- le film pourrait-il exister si le héro était une héroïne ?

    • ici et ailleurs

      Je me suis dit en lisant ta critique que le faire avec Leonarda di Capria était sans doute impossible, dans le sens d’inacceptable par le public comme les producteurs. La sensation malheureuse que si le film ne juge pas et montre les déviances et décadences de l’homme, c’est peut-être parce que l’on accepte cela de l’homme. Et donc cette question, serait-ce impossible (irréaliste) de montrer une femme ayant les mêmes traits de caractère, les mêmes vices, sans que cela ne tourne au portrait impossible. Pas sur d’être clair dans ce que je veux exprimer.

      Mieux vaut changer de registre :
      pédantpédantpédantpédantpédantpédantpédantpédantpédant

    • Marie Tro

      Je ne suis pas aussi longue ça, mais j’apprécie le compliment :)

      On accepte certaines déviances de la part des hommes et d’autres non. Un homme est hétéro. Point. Ou gay, c’est admis de nos jours. Mais pas un enculé !

    • Marie Tro

      Ça, c’est pas très très «admis socialement» en général, la bisexualité masculine. Pas une seule trace dans le film, par exemple.
      Par contre sur ce blog, c’est bienvenu. Miam

  • Lisbeth

    Bel article. Il me donnerait presque envie de regarder le film pour me faire une idée claire. Mais mon aversion pour Léonardo risque bien de ne pas m’aider à franchir le cap. Dommage ou pas.

  • Ellie C.

    Je l’ai vu aussi ce loup là…
    Et en sortant une grosse envie d’un chocolat chaud avec de la brioche, assise sur le tapis devant la cheminée… Heuuu en suçant mon pouce avec nounours !

    • Ellie C.

      Argh voyons…
      je surfe sur la notion de plaisirs qu’avec un fort sentiment de partage. Certaines scènes de ce film sont juste de la dégradation de cette notion. Vous me direz libre a moi de sortir de la salle mais en fait ce film est assez pervers pour vous instiller par tranche de 10 sc maxi ces quelques visions et hop on repart sur autre chose.

    • Marie Tro

      Merci pour ce retour. C’est génial :)))
      Comme vous dites le film est pervers, dans sa forme même. Les scènes des sexes et de plaisirs son donnés que par shoot rapide qui engendre le manque ou l’addiction au film, aux scènes.
      Je n’avais pas vu cette notion de dégradation du plaisir. Elle me parle bien

  • Carnets d'Eros

    Pour ma par, ce message et celui de Volubilis sur « Shame », m’ont donné envie d’aller au cinéma !
    Pour en prendre plein les yeux et pour voir comment le sexe est envisagé dans ces deux films.

    CdE

  • Pro-fesseur

    Un aspect du film incroyable.
    Le salaud magnifique est plus intéressant que le héros du quotidien, le pauvre flic du FBI qui rentre dans son métro avec ses fringues qui sentent la sueur et la pisse, entouré de pauvres gens aux visages tristes. Ces gens tristes et malheureux qui paient pour devenir comme Jordan Belfort (scène finale), et ces gens qui sont malheureux parce que des gens comme Jordan Belfort les vole. la finance internationale, le capitalisme est plus amusant à montrer que ces pauvres.
    Idem avec les salopards de The Goodfellas, autre film très abouti de Scorcese. La machine d’Hollywood qui fonctionne mieux en montrant le mal.
    Lorsque l’on dit que le film ne juge pas, on a raison. Mais il est une incroyable oeuvre d’Art, il nous interroge sur la Réalité du monde t comment non le voit.
    V