In vino veritas 7


Philippe Reymondin

Tu m’entraînes sur une route de campagne, droite et fine, rectiligne
Paysage doux et doré d’une fin d’été
Des vignes à droite, rectilignes
Même la terre est dorée


L’air est doux dehors, froid dans la voiture
Nous avions tout fait pour le réchauffer
En chauffant nos corps, en chauffant nos voix,
En soufflant sur nos doigts
Cela n’avait pas suffit

Perdus

Je ne savais pas que le sexe pouvait être sans peau
Juste des nerfs écorchés rouges
Esprits rétractés à vouloir des contraires
Vouloir tout lâcher et tout enfermer

Je ne savais pas que le vin pouvait être conceptuel.
Elle est belle, jeune trentenaire, fine,
La juste élégance commerciale vinifiée
Brune
Elle parle du vin
Elle ouvre des bouteilles, élégance des gestes de métier
Elle comprend que c’est lui qui sait
Elle ne comprend pas, elle qui c’est ?
Elle sort deux verres.
Il goûte, il sait et pourtant ne sent rien,
Capteurs brouillés, sens affolés.

Je ne comprends pas le vin, lui, elle
Cabernet Sauvignon 50%, Syrah  et Grenache

Je demande le pourquoi de l’étiquette
Tout est conçu, pensé, travaillé,
La propriétaire est femme,
Le vin est conçu image de femme,
L’étiquette est parcelle de dessins d’enfants, exploités,

Image de femme,  mère aimante qui expose les gribouillis de ses morveux au nez du monde, au yeux des hommes, aux yeux des clients, enfants alibi de féminité, alibis de vente.

Je demande l’œnologue
Un consultant qui conçoit le vin vendable,
Et il y gagne sa croûte, il y gagne un marché,
Ne pas prendre de risque, ne pas faire prendre de risque au vigneron
Un vin, un concept, un complexe

Je demande la culture
Parfaite trop, bio et à la main
Enfin, sauf pour les parcelles du petit vin
Sauf pour les grains dévolus à la coopérative

Je demande l’équipe de travail
Propriétaire et vigneron mari

Je demande la distribution
Bouche à oreille, le fameux
Salons, restaurant guindé et bien sûr à l’étranger
Bien sûr sinon ce ne serait plus un vin
Juste un vulgaire vin de pays

Le vin est complexe, travaillé, conçu, découpé en Cabernet et Syrah

Il lui manque le plaisir, la subtilité, le goulu, l’harmonie
Il lui manque la main noircie du vigneron

Il lui manque le lâcher prise, la prise de risque, la perte de certitudes, la déstabilisation, l’inspiration, la conquête, l’urgence de la création, le lâcher prise

Il garde sa cravate et son guindé
Il ne jouit pas dans la bouche
Il ne palpite pas
Ce vin manque de métier
Pas assez loupé

Quelle découverte !
Un vin conceptuel

J’ai préféré le petit vin,
Nom dédaigneux
Plus instinctif, plus hasardeux,
Le risque est moindre, alors on l’a lâché
L’étiquette est noire et blanche
Elle n’est pas conçue
Elle est collée à l’emporte pièce
Il est meilleur, sans concepts rectilignes

Enfin
Je dis ça, je n’y connais rien en vin
ni en amour
ni en toi
ni en moi

Si complexe


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