Un homme seul, s’il vous plait 14


Un homme seul, s’il vous plait

Monsieur je fantasme sur vous. Depuis que j’ai choisi ma place, je me pâme de vous. J’avais du temps à perdre, j’avais du temps à déguster et je viens ici le bruler contre l’hiver. J’ai déboulé dans ce café, l’œil aux aguets. Comme à mes habitudes je cherchais la place idéale : une fenêtre, un homme seul, une chaise confortable. Tout en souriant au cafetier, je vous ai repéré. La chaise n’est pas confortable. Tant pis. Un café sans sucre, s’il vous plait.Une langoureuse tiédeur pénètre ma peau. Le soleil caresse ma cuisse. J’ai reposé mon livre sur le bois. Vous me déboussolez, monsieur et aucun mot ne pourra s’insinuer dans mon cerveau ému. Les yeux dans la rue, je contemple le soleil entre deux barres d’immeuble. Ma main glisse sur ma cuisse, machinale. Vous êtes un matheux. Oh, c’est votre ordinateur et vos feuilles barbouillées d’équations qui vous trahissent. Vous devez aimer la quête, la traque de la bonne formule, le détail à comprendre, l’erreur à retrouver dans de listes interminables de codes. Je ne vous demande rien. Ou juste : laissez-moi vous regarder du coin de l’œil.Je ferme les yeux pour me délecter de l’instant. Hélas, sans bouton-off, mon cerveau cherche à résoudre la vie. Rien que ça. Vous jouez bien à la circonscrire entre deux chiffres. Pourquoi cette vie ? Pourquoi suis-je dans ce café ? Jamais je n’aurais imaginé en arriver là. Comment en arrive-t-on là ? Et pourquoi tant de gens finissent par se poser cette question ? Que fais-je là à attendre ? J’aimerais tant voyager. Pour du vrai, dans d’autres pays. Mais, je vadrouille d’hôtels en hôtels au rythme de mes interventions clientèles. Miteux. Prendre le temps de regarder les hommes, leur travail, les oiseaux, les murs et la lumière. Rêves.

Ils entrent. Voyageurs entre deux trains. Ils entrent amoureux. D’un regard rapide, ils choisissent une table et transforment le recoin sombre en alcôve. La fille sourit l’amour. Je souris à mon tour. C’est beau. Il n’y pas d’autres mots. Leur amour est une goutte de joie dans mon océan amère. Elle est belle. Ils sont face à face, les yeux dans les yeux, nez à nez, les lèvres brulantes de se trouver. De vrais clichés au fin-fond d’un café citadin. Sa main sur l’épaule. Son regard doux. Il l’embrasse d’une retenue ardente. L’amour impatient, l’amour loin de ce café, des autres, de moi.

Vous. En face. Vos maths. Votre bouche. Vos lunettes. Vos cheveux en broussaille. Vous n’aviez pas rendez-vous. Vous êtes dans votre plus simple naturel. Même âge que moi. Un jeune n’aurait pas ces supports papiers. Un vieux aurait perdu l’espoir de trouver. Nos yeux se croisent. Pas qu’une fois. Ce ne sera rien. Cela ne sert à rien.

Pendant que j’écris ces quelques lignes, les amoureux partent. Il reste nous deux. Nous n’est pas. Deux personnes l’une en face de l’autre, deux tables entre nous, deux vies dans un café, trois fois rien entre nous, un pilier blanc. Oh oui, je pourrais vous embrasser ! Et même passer la matinée avec vous. Et plus si. Ils sont partis les amoureux. Moi aussi dans cinq minutes. Je vérifie l’écran de mon téléphone : trois messages et quelques mails en attente. Et vous. Pourquoi je pense à ce que vous faites ou vous allez faire ? C’est qu’un café de passage, un café de solitude au chaud contre l’hiver. Je recueille une toute dernière goutte de café, froide, pour prendre plaisir à vous regarder, encore un peu. Votre coin de l’œil frémit.

Je consulte l’heure, une dernière fois. J’y vais. Mettre mon manteau, ranger mon livre, et mon stylo. Non pas dans cette poche de sac, sinon je ne le trouverais plus. Mon carnet ! J’ai failli l’oublier. Ce serait idiot, j’y gribouille ces quelques mots. Je tente de faire durer cet effleurement de la vie. Vous regarder encore, en penchant la tasse, savourant une dernière goutte imaginaire. Si j’avais pu. M’approcher de vous, monsieur, vous sourire, m’assoir à vos côtés, vous regarder écrire vos équations, coller mon épaule à la votre, m’enhardir de votre parfum, glisser mon nez froid sur votre joue et déposer un baiser dans la chaleur de votre cou. Je passerais la paume sur votre pantalon à la recherche des chiffres égarés. Vous sourire encore. Monsieur, nous partirions ensemble, un peu gêné de cette folie passagère. Nous entrerions dans une chambre de gare, nos lèvres s’agripperaient à la vie, nos sexes hurleraient d’envie, nos mains éprises se perdraient dans le présent.… Tu dois partir. Pars, tu vas être en retard ! Il faudra racheter un carnet de note, demain. Et votre voix ! Quand vous avez demandé l’addition. Je suis tombé raide dingue. De votre voix.


Si tu as envie d'écrire, j'aurais plaisir à te lire

14 commentaires sur “Un homme seul, s’il vous plait

    • Carnets d'Eros

      Alors moi, j’aime beaucoup le café. Les Ethiopiens surtout.
      Donc désormais j’irai prendre mon café assis seul au bord de la fenêtre du bar de ….. à …… (donc là vous êtes censée m’écrire pour me demander l’adresse et tout et tout). N’ayant aucun goût pour les maths, vous me reconnaîtrez à ceci : soit je dessinerai, soit j’écrirai.
      AH ! autre indice pour me reconnaître : Je suis beau et à votre goût. Et ma voix alors là…. j’vous dis pas !
      Bon, ben avant d’aller boire mon café, j’m’en va faire à manger mesdames !

      CdE

  • Sophie

    Moi j aime ces moments au café ,je me précipite au fond de la table ou l on peut tout voir et la j observe….j adore… Et c est pour moi un des meilleurs moments de la journée :-))

  • Paul Auster

    Et comment fait on pour trouver la voie sans se faire couper la tête?

    On revient souvent dans le même café. Et souvent, Tintin ! (Lao tseu l’avait dit).

    Et puis un jour on y revient en amoureux. Attendre un train. Il entre. Et malgré la foule bruyante autour qui jacte avant le match (parfois même en anglais!) on s’isole dans un cocon douillet. Ses mains, ses yeux, on est beau, on retient mille baisers qui frémissent au bord des lèvres…

    Et sans doute, dans un coin, quelq´un pensif nous observe…

  • wodde05 chat (@wodde05)

    humm troublant, et glissant, ou peut être ai je plus de facilité a lire, ces textes, qu a les entendre, j y met mon rythme lent ou rapide selon les émotions ou les réflexions qu ils m inspirent , mon esprit ce noie de mots , trop de mots , trop de bruit, trop vite, cela me ramène un un twitte cet après midi . qui ma sauté a la figure ? j y ai mis un cœur et je le retrouve plus, l aurais tu effacé? aurais je appuyé sur le bon bouton ? chut ma tête tu t emballes , tu vas indisposer la dame . et tu vas m obliger a trouver mon vertige pour te faire taire , ne li pas plus de textes, et surtout arrête de lire entre les lignes, de transformer une histoire en 50 autres , les trains ne s arrêtent jamais, qu il soit lent ou rapide, qu il soit berçant ou assommant, quand tu descend du train , quand tu sors du bar la vie des autres reprend sa route indifférente , faisant s éloigner celle qui aurait pu être la tienne, et venir celle que tu ne connais pas encore et dont tu ne connaitras jamais la fin de l histoire , tu restes seul , une moiteur entre les jambes , avec ta vie et ton imagination pour en évacuer les frustrations, avant de passer aux brides des vies suivantes.

    Plongé dans tes pensées, ou a lire les commentaires( mon commentaire ?) sur le trottoir du café , tu n as pas remarqué l homme s affairé a la hâte,lui par contre te guette a travers la baie vitré la fenêtre, a laquelle tu était assise un instant plus tôt. Froissant ses feuillés , déséquilibrant son colle de chemise en enfilant sa veste . il jette un billet sur la coupelle et s élance vers la porte , et de la porte , s élance vers toi d un pas marqué, a ta hauteur, il te dépasse.
    Tu sens un contact ,un frôlement,une caresse … un courant d air. bien plus présent dans ton ventre que sur ton bras en reconnaissant cet homme , qui a laisser s échapper son attaché-caisse, ouvert laissant les feuillés s échappé a tes pieds.
    L’ a t il fait exprès?, Aucune importance, Un genou a terre il agite les bras en évitant le contact avec tes jambes, le visage a hauteur de ton bas ventre .Un mot…juste un mot encore. et tout peux arriver.
    bisous