Suspendue 7


Cristina Ripper

Ils boivent des bières, ils fument sauf lui et moi. Son corps s’empoissonne, erreur de la médecine, je suis celle qui n’a jamais fumé. Ils se connaissent tous. Pas moi. Depuis l’enfance tortillante, timide et nomade,si souvent, j’atterris dans des groupes où ils se connaissent sans moi. J’ai grandi. Maintenant au milieu d’eux, j’ai une bouée. C’est un appareil photo qui saisit les petits riens, occupe mes mains, reste sur la berge à contempler les bateaux qui s’éloignent. Aux étapes de ma vie, cette ville me parle sans que je ne puisse comprendre ses mots. J’entends le chant de la Sibylle. Je sens le vent du large frais sur ma peau nue. Je ne jamais su que franchir le cap de la prison, puis, après l’huile ennuyeuse, le mal de mer. Sans doute. J’ai peur du vide.

Sur le balcon, ils ont mis des rideaux de beurre et des pinces à linge contre les voyeurs. Des chats, qui ne retiennent plus les nappes contre la force du vent, rouillent dans l’osier défait. Des chats sont suspendus aux anneaux de bois, là-haut où tu ne sais pas quand tu décolles. C’est un départ comme la jouissance, voyage intérieur dans les eaux salées. Ou dans un autre port. Ce n’est pas comme la jouissance. C’est pareil, tout s’envole mais pas la chair intime. Pourtant, revenue sur la rive de carrelages oranges, mon sexe effluve.

Ils ont suspendus des rideaux qui laissent glisser la lumière du soir. Ils les ont suspendus avec des pinces à linge colorées. Je suis suspendue à lui. Je grimace avant la délivrance de l’air. Son jute me contient, ses cordes m’embrassent dans tous les sens. Elles m’attachent à moi-même. Elles me délivrent. Et j’entends leurs mots qui susurrent. Et je n’entends rien quand tout est intense. Et j’ai des images d’ailleurs, d’arbres volants et de ciel. Il me reste deux points de douleur oubliés et présents. Je tournoie sous son élan. Les yeux fermés, je tente de garder intime les émois exposés. Je tournoie, loin et éternelle. Les rideaux suspendus volent sous la brise du soir. Je suis au sol, à genoux sans être là encore. Les cordes, unes à unes, choient. Elles caressent encore. Il a de la douceur et de la rigueur. Je ne vois plus la mer.

Assise sur le carrelage orange, dans les restes de poussière, je regarde. Les rideaux effleurent les canisses du balcon. Le long des murs, des bougies font flotter la lumière. Le ciel s’enroule de nuit. Des mots chuchotés chantent sans sens à mes oreilles reculées. Contre sa jambe blessée, nue et belle, elle reprend ses esprits évaporés dans le jute. Ils se parlent tendre comme après l’amour. Ils se disent. Seul le tintement de leur voix me parvient. Il faut revenir à deux de là-bas. De son art, il sait prendre les plus belle sirènes. Par ses mains, les pieds des filles se lèvent vers les anneaux et forment une perfection encerclée. De ses instincts, il arcboute les corps. De ses savoirs, il dresse les seins. Les lumières tanguent encore, elle se lève vers son Lui. Elle se lève et sa voix s’est faite audible.

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Illustration : Cristina Ripper


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