Réservation hôtelière par correspondance 24



Cher hôtelier,
C’est sur les recommandations de Monsieur Emmanuel Panait que je m’adresse à vous. J’ai ouï-dire que vous savez honorer toutes les demandes particulières, et ce, avec un raffinement certain. Or, j’ai convié un hôte de choix. Pour cette occasion spéciale, j’aimerais réserver une chambre avec vue sur la rue. Que nous puissions, si le cœur nous en dit, observer les foules ou exhiber nos souhaits.
En premier lieu, j’ai choisi votre établissement pour sa discrétion. Mon hôte d’exception ne souhaite pas être reconnu, ni être vu par quelconque en entrant dans un hôtel. Or, selon mes informations, la façade de votre établissement est celle d’un quelconque immeuble. Il veut se faire quelconque parmi les quelconques. Toutefois, pour assurer une confidentialité totale, pourriez-vous y poser des vitres teintées et numérotées ?
Je souhaite lui offrir le meilleur luxe de la terre. J’aimerais qu’il sache ce que les êtres humains sont capables d’endurer, pour ne plus quitter la soie. Lui qui est né dans une auge, qu’il connaisse enfin la dépendance des Hommes à leur marbre et à leur dorure.
Je voudrais que vous prépariez les meilleurs vins. Il s’y connait. Et, ne vous avisez pas de servir du vin médiocre en deuxième partie de soirée. Ce serait de mauvais goût. Qu’un piano, assis et bienveillant, tout de noir vêtu, nous serve à boire. Qu’il soit muet comme un labre et trois quart de queue.
Je voudrais du pain. Du pain de seigle aux graines de citron. Sans gout de levain. Du pain pour le tremper aux jouissances de l’esprit et aux soupes sans poulpe. Préparez, dans de grandes coupes d’albâtre, des notes rondes aux queues fermes, nappées de sauce Pízzicato.
Je voudrais de larges fauteuils verts de gris, pour que nous conversions dans la délicate sourdine du monde affairé et misérable. Je voudrais du papier à lettre pour le seul plaisir d’en avoir à disposition. Du papier épais.
J’aimerais que vous ôtiez le lit. Qu’il y ait, en lieu et place, une piste de danse de marqueterie jaune. Je voudrais qu’il y soit gravé des ex-voto à mes amants. J’y voudrais des mots qui y dansent dans leur nudité intégrale, prenant sens les uns aux autres.
Je voudrais une ambiance de clair-obscur. Je voudrais que la lumière n’éclabousse pas nos paroles. Je voudrais lui dire ce qu’il sait déjà. C’est lui. Il sonde les reins et les cœurs, connait l’indicible de chacun, connait le passé et le futur dans un éternel présent.
Je n’ai qu’une seule demande à lui faire. Qu’il donne aux hommes la lucidité. Il est tout puissant. Que les hommes sachent que les règles et les cérémonies sont humaines. Que les républiques, les dictatures, les libertins, tout autant que les religions et le foot, ont leur rituels et leurs codes. Que la liberté n’est pas s’affranchir de tout mais être lucide. Que la liberté ne se gagne pas à force de coups sur les différents. Que combattre une idéologie, avec les mêmes armes imbéciles, est improductif. Que le racisme est le rejet de tous ceux qui pensent et vivent différemment de nous. Que les mots sont parfois d’immenses boîtes à non-sens. Que ceux qui sont en colère ont tout autant le droit de parole que celles qui écrivent leur combat à leurs seins nus. Que le débat, la contradiction, la controverse sont nécessaire à la lucidité. Que d’apposer des adjectifs accusateurs sur les autres est facile. Que de nommer les uns intégristes et les autres libertaires est simple et dédouanant. Que j’enfonce des portes ouvertes. Que pour noyer son chien on dit qu’il a la rage.
Alors, cher hôtelier, pour tout cela, préparez moi une chambre digne de son nom.
Je  vous embrasse, puisque c’est ce que je sais faire de mieux.
Madame M
PS : j’espère que le dress-code de votre établissement n’exige pas d’escarpins. J’ai les pieds trop larges pour ces conventions à talons. Puis-je venir nue sous une cape, montée sur un cochon volant, comme Marguerite ?


  Bonjour Madame,
  Nous vous remercions d’avoir porté attention à notre société. 
Nous sommes au regret de vous  informer 
que votre lettre ne contient pas 
les mots clefs permettant de la traiter par nos serveurs.
  Cordialement
  Société anonyme
Dalí i Domènech, Salvador

Le piano surréaliste

1937
Fusain et pastel sur papier
62.00 x 47.00 cm.

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