Rais-de-cœur 4


Alors je prend une décision, celle de jouir de petits riens. Aujourd’hui, mon ventre bruisse. Je le laisse vagabonder dans la voiture qui me traine au travail. Je croise des camions et des visages creusés dans la pénombre du matin trop tôt. Morne circuit bardé de ferraille. Des totems nous rappellent qu’il ne faut pas rouler trop vite où ils grilleront de leurs yeux maléfiques. Ne roule pas trop vite, ne parle pas trop fort, impose-toi mais pas trop, utilise les mots de bois mais avec congruence. A la bretelle d’autoroute, je bifurque vers les forêts sans panneau indicateur. Les pensées métalliques se dispersent, poussières d’abscons.  Sous les arbres, sa peau se fait mienne. Dans le murmure des feuilles, sa main se pose le long de ma nuque et susurre  » Veux-tu rester encore un peu ? ». J’ai dit oui et j’ai reposé ma besace sous l’escalier.

Je veux plus rien lire entre les mots. Juste prendre la respiration des humus humides. Je veux cueillir son gland sous le tissus à graffiti. Sous sa bouche, je déguste chaque présent. Au futur, nous ne graverons pas nos noms sur le tronc d’un arbre. Nous n’esquisserons pas de cœurs entre nos initiales. Nous irons jouer dans les montagnes du dragon de temps en temps. Sur le canapé, je lécherai encore son chêne. Sous sa paume, les nervures de mes seins frémiront. Ses doigts emprunteront le chemin des nymphes pour débusquer le loup. D’un sentier à l’autre, son index franchira la tanière. Danse louve. Danse genoux écarts. Danse  animale.  Je bourgeonne ! crierais-je dans un gémissement. Ici et maintenant, je ferai taire toutes les écorces gravées le long de ma peau. Mon con éclatera de soupirs.

Plus de mots sous les carapaces. Ma main balance la liane épaisse. Ou la presse. Ou l’enveloppe. Ma langue courre de la racine aux feuilles, descend de l’écorce aux deux petits cœurs bien accrochés. Parfum de sous-bois. Le chêne halète les yeux fermés. Sous ses paupières se dessinent des ailleurs enchantés. D’autres seins peut-être. Mes doigts débourrent  les phalloïdes sauvages. Leurs chapeaux s’ouvrent avec frénésie. Là, tout près, est la lymphe épaisse. Ne pas lâcher prise, sans relâche garder le rythme des arbres. Je l’entends sourdre. Rythmique mécanique. Elle se répand sur le centre du monde. Le chêne feule.

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Illustration Philippe Bertier

 


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