Présents par la fenêtre 6


 Norman Rockwell 1960
Les gouttes de pluie coulent sur la vitre en lignes fuyantes, mouvantes, répétitives et sans cesse renouvelées. Entre ces lignes, elle cherche à distinguer les vagues secouées par le vent. Il fait gris depuis son arrivée. Comme la première fois, pense-t-elle.
Le serveur vient lui présenter le vin.  Elle goûte. Bon choix, se dit-elle. La table est dressée d’une seule assiette blanche et de verres transparents. Elle aime cette simplicité élégante. Tandis qu’il remplit son verre, une goutte tombe sur la nappe immaculée. La goutte rouge est vite absorbée par le tissu. Le serveur se confond en excuses. Elle lui sourit. Ces conventions, elle ne les a jamais aimées ni même comprises, même si elle a appris à en respecter certaines pour vivre avec les autres. Elle a tant mordu la poussière qu’elle sourit gaiment à ce serveur. Avez-vous gouté ce vin, lui demande-t-elle ? Et y avez-vous pris plaisir ? Le nez collé à son verre pour en savourer la moindre nuance olfactive, elle contemple l’eau fouettée par le vent.

 

Par la fenêtre de la voiture, elle cherche à lire la plaque de la rue. Il pleut tellement qu’elle ne distingue rien. Elle voudrait si fort que tout se passe bien parce qu’un voyage de noces c’est quand même important. Entre les rideaux de pluie, apparaissent, enfin, un de ces bâtiments conçus pour optimiser les coûts. Il y a tant de buée dans la voiture blanche, surement grise et sale pour l’heure, qu’elle parvient à peine à lire le nom de l’hôtel. La ruelle est étroite et la grille du parking encore ouverte dans ce soir d’octobre. Elle est déçue. Ce n’est pas grave, se dit-elle.
Elle ignore la ville portuaire métallique, la rue sans âme et l’hôtel blanc et rectangle. Arrivés sur le parking, ils sortent les valises du coffre de la voiture. (La malle-arrière disait-on chez elle.) Chez elle… Chez-elle, quelle drôle d’idée, elle n’en jamais vraiment eu. Sa seule maison est la culture que l’on transporte dans son cœur. Il lui semble que ce moment aurait dû être extraordinaire. Il pleut, ils sont détrempés, ils ne s’embrassent pas sous la pluie comme dans les mythes, ils entrent dans cette chambre blanche. Elle n’a pas envie de faire l’amour. Pas ce soir, lui dit-elle. Elle s’allonge sur la couette anonyme.
Dans la chambre de sa meilleure amie, elle regarde les photos de son voyage de fiançailles. Son amie qui porte une belle bague bleu azur, tourne les pages de l’album. Des plages de sable, des palmiers, des poissons multicolores, des mangroves où les moustiques sont terribles, tu sais, je me suis initiée à la plongée sous-marine mais les photos ne rendent pas bien la couleur de l’eau. Nous avons passé une journée en mer, tous les deux, sur ce petit bateau blanc. Là, c’est l’hôtel. Là, mon beau-père. On est partis tous ensemble, lui, mes beaux-parents et moi,  lors d’une expo à l’étranger de la boite paternelle, il travaillait beaucoup, mais il se réservait du temps pour nous deux. Je me demande ce qu’il va prévoir comme surprise pour le voyage de noces, ce voyage était déjà si génial. C’était une surprise, tu te rends compte, une surprise ! Non, elle ne se rendait pas compte. Elle ne savait pas ce que ces photos voulaient dire et était ravie pour son amie avec la générosité de la jeunesse. Et puis, on n’a pas besoin de cela pour être heureux, se dit-elle. Ce qui compte c’est l’amour. On peut être heureux partout.  Là ce soir, dans cette chambre blanche, une larme coule. Et la pluie claque sur la vitre. Le ciel pleure bien assez, dormons. Demain, il fera le bonheur. Peut-être aurait-on pu remettre ces trois jours de noces à cause de la pluie ? Peut-être aurait-on pu partir une semaine et l’hôpital aurait attendu ? Peut-être aurait-elle préféré une jolie chambre d’hôtes ? Ce n’est pas grave, pense-t-elle.
Par la fenêtre du restaurant en bord de mer, elle regarde les gouttes ruisseler sur la vitre. C’est beau, murmure-t-elle.
***

 

La consigne de ce jeu était  « Cette histoire se passe en bord de mer, un jour de pluie » avec trois mots à placer voyage de noces, boite, mordu.
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