Piano gare 5


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Une note frappée. Ce son m’attire comme un papillon vers la lumière douce des lampes de nuit. Il est aussi puissant que celui d’une peau claquée. Il frappe l’inconnu, il fait sonner la blanche, et bondir la noire. Quand j’entre dans cette gare, vous aviez disparu de mes yeux, me laissant la trainée poudrée de vos bonheurs.

Dans l’air transparent de ce hall de gare, des notes imparfaites, jouées par cœur, cueillent mon intime repu de saveurs. Les doigts restituent les fonds de tiroirs de la mémoire, sans autre ordonnance que celle de l’instant. Il joue, le pianiste de la gare, l’inconnu qui a posé sa valise au bord du clavier, son manteau sur la valise et ses doigts sur le blanc des jours heureux. Il joue pour faire passer le temps. Il joue comme mes cousins. Il joue pour le plaisir des notes qui sonnent. Il joue assis, face au piano laqué gare.

Je pose ma valise au seuil de ce voyage, à côté du piano gare, là où les notes dansent mieux à mes oreilles. Il faudrait ouvrir toute ma chair, pour que la musique pénètre au profond de mon âme. Lui, moi, le piano, la musique incomplète, les morceaux de partition interrompue, Élise, les passagers bougent au rythme de l’affichage des trains. Petite gare de province.

L’heure tourne. Je le regarde, ses doigts, son visage imparfait, son alliance large, son pull marinière, ses baskets en cuir, ses doigts qui tapent la musique. Il sait ma présence. Nos regards se croisent. Je soutiens ce temps suspendu où personne ne sait l’autre. Il joue, ses yeux dans les miens, invisible lien. Puis, il change de rythme et c’est une danse où mes pieds battent la mesure, où mes hanches, à peine, dessinent les notes. Il fait durer le plaisir jusqu’au dernières minutes du départ. Le train est affiché, nous ne bougeons pas. Du bout de ses doigts, il fait danser mon corps à la distance de la gare. Mon ventre se tend sous le doigt majeur, ma peau frissonne en ré mineur, mes épaules s’assouplissent à mi bémol et je soupire en staccato interne. Ses notes s’amplifient, il joue avec pouvoir, il tente la sensuelle décadence, au quai de gare. Mon corps à peine esquisse, et les notes transportent.

Il ne reste que cinq minutes, le quai est en face. Il lâche les touches, il attrape sa valise et avec négligence je quitte le hall clair. Bruit sourd et métallique du TGV. Les valises encombrent le quai, et quelques voitures plus loin, il monte oubliant la magie, sur le laqué noir. Nous ne sommes pas dans la même voiture. Je m’endors, laissant le paysage devenir lisse Beauce. Nouvelle gare. Métro, long couloir et chemin roulant. Je connais par cœur chaque intersections. Je dépasse les notes tues, le long du tapis roulant. Sur le quai transpirant et grouillant, je le vois à nouveau. Il monte dans le même wagon que moi, et, le rien s’arrêtera aux Halles, avec lui.


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5 commentaires sur “Piano gare

  • Paul Auster

    Il y a les regards, les regards, les re gares…
    Combien de fois s’être dis  » j’aurais du soutenir son regard »
    Ou bien « aurais je du lui parler? »

    Qui a inventé le piano-médiation? C’est forcément un regard-d’heur, un qui sait la charge d’émois de regards de gare et de trains.

    « Tchacum- tchacum- tchacum » faisaient les rails autrefois dans leur fornication hypnotique. Avant qu’ils soient soudés hélas pour que glissent les TGV ; sans bruit et sans désir, quoique…

    • MarieTopic Auteur de l’article

      Il y a tant de regards que j’ai laissé couler, ou de paroles retenues, qu’elles donnent plus de poids à ceux que l’on cueille