Orpheline de Arnaud Des Pallières et Christelle Berthevas 2


Sa peau blanche apaisée, son pied, son mollet où fleuri un léger bleu presque jaune, son genou, sa cuisse, un genoux épais et poilu au-dessus de sa hanche. Douceur. Ses seins écrasés sur le matelas. La lumière se faufile entre la pénombre de la chambre. La tiédeur de la soirée d’été se devine. La main masculine cache son visage. Quiétude de l’instant, torpeur après l’amour. Soudain, on frappe à la porte de l’appartement. Elle lui demande d’y aller. Il ne bouge pas. Sa peau crisse sur le drap. Elle passe la porte de la chambre, finissant de nouer sa robe légère et quotidienne. Les coups sourds se répètent, insistant. Elle ouvre. Des policiers lui demande son identité. Elle referme. La porte se referme dans un bruit mat.  Toute sa peau se colle au bleu sombre de la porte.  Les coups reprennent, les voix persistent. La porte saute. L’amoureux bras tatoué, le teint mat, et le torse imberbe s’inquiète. Elle est. Elle ne dit rien. Son regard est ailleurs. Sa robe est rouge.  Quatre hommes autour d’elle. L’un tien un papier officiel, l’autre la tien à distance, le troisième soutient l’action un pistolet à la main et le quatrième est hébété. Elle dit : oui. Les policiers la retournent. Sa joue est collée à un tableau  ocre, trace d’une vie familière et installée. On entend le bruit des menottes qui se referment.

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J’ai vu Orpheline, un film où la peau nous parle. On ressent la vie sourde et à cru. Les sons nous emmènent. Les images caressent. Ce film ne raconte de manière intellectuelle. Il parle aux sens et aux émotions, comme ça sans passer par la case mentale, pour peu que vous soyez capable de vous laissez aller. Les femmes sont belles, éperdues et perdues. Elles mènent leur barque et se laissent mener. Elles utilisent les hommes en les prenant par la queue. Et elles sont utilisées par les hommes qui les prennent. Les hommes sont dominants, tous à leur manière. On y voit toute la gamme de la prise de pouvoir, entre le vieux-beau et le petit drogué au torse musclé, le paternaliste et le père jaloux. La société y est décrite sans complaisance. Les riches sont des salauds. Les pauvres aussi. Aucun personnage n’est ni pur ni parfait ni méchant. Ce film est d’une violence poétique. Ou d’une poésie âpre. Tout y est suggestion et tout y est montré. Même le sexe, même la mort, même la vie.

Elle refait son rouge à lèvre dans l’escalier. Elle embrasse le rouge à lèvres de la brune. Elle ne dit pas le prénom de son bébé, allongé dans le canapé pas trop loin d’elle. Pas trop près non plus. La belle brune se prénomme Tara.

Elle se prend deux claques, embrasse les mains qui l’ont frappée, suce l’index et baise le sexe qui l’a violenté. Elle dépose sa main sur les poils d’un torse. On entend les caresses. Sa main glisse sous le drap juste avant sa tête. Il enlève sa chemise,  elle lui dit qu’il est beau.

Elle est seins libres dans son lit. Elle masse ses seins, gros et pleins d’une grossesse en cours. Ses seins sont écrasés sur des draps. Elle a les seins nus dans une voiture. Son cache cœur se mouille d’une auréole autour des tétons, alors que l’enfant dort dans un berceau.

Elle est dans sa voiture à lui, puis à lui et à lui encore. Celui qui la baise, celui qui la frappe, celui qui lui dit non, celui qu’elle baise. Elle ne conduit jamais de voiture.

Elle aide un enfant à s’exprimer. Elle sort de prison. Elle accouche. Elle couche. Il trompe sa femme. Il sacrifie tout pour elle, ou pour l’enfant plus exactement.

Elle demande à cet homme s’il va la baiser. Elle sourit à celui-ci. Elle met ses yeux dans les bras, tandis qu’elle compte et que ses cousins vont se cacher dans l’atelier paternel. Elle ne sait pas où ils sont. Le serveur vient chercher des glaces dans le congélateur. Ses parents dansent et se disputent et dansent. La lumière est sombre, la musique forte.

Elle est dans la rue, la nuit. Au loin retentit la sirène d’un cargo.

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Le propos de ce film est  tendu comme un bon vin.  Les plans rapprochés et les sons du quotidien impulsent une sensualité impressionniste. Ce film est fait comme un recueil de nouvelles, ce qui permet aussi cette tension continue. La suggestion est si bien réussie qu’on devine souvent ce qui va se produire comme un teasing permanent, avant que la clef soit donnée. La cohérence est apportée par une répétition d’éléments: la peau, un bébé, des jambes nues, les bleus sur la peau, les hommes, la voiture, les fêtes, le rouge à lèvres, l’argent liquide, les policiers, l’étranger, la prison, les tatouages…

J’ai un mais. Un gros mais. Comme pour le livre de Slimani Dans le jardin de l’ogre, pourquoi donc une femme qui aime la sexualité est forcément une femme qui a vécu des traumatismes dans son enfance ? La femme est à la fois si sublimée et si victime consentante que je me suis dis tout le film que le réalisateur ne pouvait être qu’un homme. Dans le même temps, des petits riens sont si vrais que je me disais qu’il fallait être femme pour connaître ces détails intimes. Vérification faite, si le réalisateur est un homme, ils sont deux co-sénaristes, une femme et un homme (Réalisation: Arnaud des Pallières. Scénario : Christelle Berthevas, Arnaud des Pallières).

Après avoir écrit les paragraphes ci-dessus, je suis allée lire le dossier presse du film. Je vous donne le point de vue des deux co-sénaristes, dans l’ordre du dossier de presse.

Arnaud des Pallières : Orpheline est un film féministe ? J’ai fait le film dans le désir de m’approcher de ce qu’est une femme. De voir à travers ses yeux ce monde d’hommes dans lequel les femmes doivent
apprendre à vivre. J’aime et j’admire mon personnage. Tout ce qu’elle fait, je l’aime et je l’admire sans réserve. J’aimerais que certaines femmes se sentent moins seules après avoir vu le film. Qu’elles se sentent aimées et respectées pour ce qu’elles sont, non pour ce que les hommes voudraient qu’elles soient. Une femme est venue un jour me voir après la projection du film. Radieuse, elle  m’a dit, presque d’un air de défi : «Ce film me rend heureuse et fière d’être une femme». Si c’est ce que vous voulez dire, alors oui… je serais à mon tour heureux et fier d’avoir fait un film féministe.

 Christelle Berthevas : Est-ce pour vous un film féministe ? C’est un geste féministe probablement mais qui n’a pas été pensé comme tel. Je ne me sens pas féministe dans le sens où je ne suis pas une militante, je ne réponds pas d’une position. Je cherche à témoigner d’expériences liées à mon sexe mais pas seulement. Je prends là où ça me parle : chez Evelyne Sullerot quand elle affirme un féminisme qui se construit avec les hommes et pas contre eux, chez Antoinette Fouque lorsqu’elle crée des espaces de parole sans les hommes, chez Wendy Delorme qui, à la fois, désigne la violence faite aux femmes et montre leur puissance d’affirmation. Le film est une exploration. Il ne revendique rien.

Disons donc que ce film, effectivement, ne dénonce rien, mais montre comme la condition des femmes n’est pas vraiment à la liberté et que le patriarcat n’est pas mort (coucou Pujadas).

Autre point faible. Bien qu’on voit à l’écran des femmes (je n’ai pas fait attention pour les hommes) qui ne sont pas blanches de peaux, aucune femme de couleur (racisées ? je ne sais quel terme employé) ne fait vraiment partie de l’intrigue.

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J’ai adoré ce film, aussi et surtout, parce qu’il me parle dans ma vie de femme.

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La bande annonce ici


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2 commentaires sur “Orpheline de Arnaud Des Pallières et Christelle Berthevas

  • PA

    Tellement bien décris, votre plume hypnotisée se caméléons aux sensations diffusés du film.
    Vous m’avez donné violemment envie.
    J’irais le voir