Mes œufs 3


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La porte était ouverte. Il faisait froid dans la maison, humide et uniforme. La porte était jaune, alors je suis passée au travers. Dans le jardin, la foule avait disparue, l’herbe était gaillarde au soleil tiède. J’ai respiré. Le brise se dessine sur le jeune visage des feuilles. Je progresse de quelques pas, pieds nus. Le sol est d’une douce rugosité fine. Sur mes joues, les larmes collées s’évaporent.

Là, au pied d’un jouvenceau aux branches frémissantes, un ovale rosé est posé sur l’humus odorant. Je m’approche. L’herbe caresse la plante de mon pied. Au loin, le ciel frisonne d’un bleu ni vert ni gris. Je fais glisser l’ovale dans ma paume. Il est léger, souple et ferme. Mon regard semble avoir un effet sur cet œuf enserré dans un papier métallisé dont les roses se meuvent sous les rayons d’un soleil, ni orange ni rouge. L’ovale se trouble, comme habité par une substance instable. Il enfle comme si la verdure de mes yeux possédait un pouvoir. Les nuages cajolent le bleu, les oiseaux bruissent. Ma paume se réchauffe, l’hiver s’enfuit de mes veines. Le papier rosé se fissure, l’ovale enfle encore. Il s’allonge. Je le vois apparaître. Un bouton de rose palpitant déchire pour toujours le papier métallisé. Il s’allonge jusqu’au bout de mon majeur. Je ferme la main pour l’enserrer. Il gonfle encore, si dur que je le pose sur ma langue.

Au pied d’un arbuste jamais taillé, brille un ovale vert. Je m’approche. Sous la plante de mes pieds l’herbe jaunit. L’œuf a trop attendu sur son morceau de terre fissuré d’une soif inextinguible. Je l’attrape dans le creux de ma main. Je souffle la poussière qui habite là depuis la nuit où il s’est rangé sur une étagère d’affaires propres. Je souffle et il enfle. Vite, très vite. Je souris. Je souffle encore. J’aime les encore sans fin. Il enfle de mon majeur à mon poignet. Je le pose par terre. Il se déroule, libre.

Blotti sur une branche, il gazouille. Je m’approche. L’herbe sous mes pieds est plus verte qu’ailleurs. L’ovale bleuté gazouille plus fort encore. J’aime les accords majeurs. Je le regarde, je souffle sur lui et je dépiaute le papier métallisé. Il enfle et je le sais. De mon majeur à ma ligne de vie, il prend place. Je le roule contre mon cou et mes seins nus. Je sais que mes seins sont nus, car l’ovale oblongue y marque ses vallées et ses rivières denses. Je le roule sur mon ventre, je descends sa tête vers la toison. Il gémit, il trouve le chemin , il sait sa place. Je gémis dans l’air frais.

Dans l’ombre du peuplier, il est grave. Ses yeux sont expérimentés. Il attend sa joie, comme l’araignée de soie sur son fils d’argent. Des gouttes de rosés sont accrochées autour de sa couleur poivre métallisé. Sa terre est recouverte de pignes de pins. Après la pluie, il sent la résine ocre. L’ovale se jette dans ma main, avant même que mes pieds nus n’aient pû sentir la couleur de l’herbe. Je n’ai pas besoin de mes yeux, ni de mon souffle, ni de mes doigts, ni même de ma voix. Entre mes deux majeurs, il clapote. Je lui tend une étoile lactée. Il sourit. Il engouffre. Je hulule aux brises.

***

Photographe : CHRISTOPHE COURTEAU


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3 commentaires sur “Mes œufs

  • SirA

    O geisha suprême des mots murmures et odorants ! Je casse une lampée d’ oeufs de rascasse sur tes seins dardés et fardés, pas fades, pour y rouler ma langue verte et te gober toute entière, ton lichen encerclant ma fougère cambrée de tout son venin volubile, nuits de Chine, éclats d’encres énamourées arrachant des petits cris aux rondelles purpurines…:-)