Les mères te mènent en voiture 2


Clac. Le bruit familier de la portière me fait sursauter. C’est un jour comme tous les autres, aujourd’hui je m’enfuis loin, sans but, sans rien, je m’enfuis enfin. Ou encore. Chaque matin, ils croient tous que je pars travailler dans cette voiture beige. Mais tous les matins, je me sauve loin de la meute assoiffée de mon sang. Ils se nourrissent de ma vie depuis le premier jour où ils sont se sont nichés dans mes côtes. Ils ont commencés par prendre mes vitamines, puis mon temps d’éveil, puis l’intervalle entre la portière et le mur, jusqu’à  engloutir l’espace qui séparait mon ventre du volant. Puis, ils sont sortis ensanglantés à l’heure inconnue. Et maintenant, ils arrachent le moindre silence pour en faire un mur de jérémiades.

Dong dingue, la phrase de ma sœur sonne aussi forte qu’un gong final : « toutes les mères sont folles» m’a-t-elle lancé. Elle a raison. Il y a de cela quinze ans, je suis devenue folle comme les autres sans même y réfléchir. Au long des années, j’ai continué à donner la vie. Car, depuis le jour de ma naissance où on avait découvert une fente entre mes jambes, je suivais le programme que la matrice m’avait concocté, puis inoculé en douceur et sans déviation permise. Chaque enfant, c’est trop, quoique tu fasses, même si tu avales sans respirer le manuel des bonnes mères. Ce matin, le bruit de la portière explose dans mes oreilles, bien plus fort que les mots câlins.

Au premier carrefour, je tourne à l’inverse des aiguilles. Toutes nos mères sont folles.  C’est vrai, c’est Saint Analyste qui l’a dit ! T’as qu’à écouter les gens dans la rue. Ou dans le métro. Ou au travail. Ou dans la salle d’attente. Toutes folles, dis-je à mon clignotant. A la seconde intersection entre la rue des choix et l’impasse des cigales, je ne conduis plus ma barque. Je parle à mon allume-cigare qui sert, d’ordinaire, à brancher le GPS à la voix sans issue. Allume-téléphone, devrait-on dire.

Ma mère est  folle. Elle a des manies insupportables. Elle fait le ménage tous les samedis. Tous les mardis, elle fait des pâtes. Et elle plie le linge de la même façon depuis le début des siècles. Je me demande si ma mère est pareille au lit. Fellation tous les jeudis et missionnaire le dimanche. Pour le mercredi, tu auras compris tout seul comme un grand. Je ne vais pas tout t’expliquer. Demande à ta mère, c’est elle qui est censée faire ton éducation. Ou débrouille-toi tout seul. Il faut grandir mon petit, cherche sur internet, demande à tes collègues. Et si la honte t’habite trop fort, si elle t’empêche de  demander ce que les mères font le mercredi, c’est que tu ne sais pas encore que les phallocrates en chaire professent que l’opposé de mère est  salope. Ce n’est pas moi qui t’apprendrai ce qu’est une vraie femme, parce que ça n’existe pas. Pas plus que le lapin de Pâques. Je ne mens pas aux enfants. Sauf quand je leur dis que je reviendrai toujours.

Et toi, là, l’homme qui croise ma route alors que je tourne à la seconde enfourchure, ta mère aussi est folle ! Elle est hystérique. Elle tombe de haut chaque fois qu’elle découvre que tu es devenu un grand garçon. Elle pense que tu es le meilleur et que, si par malheur, les filles te quittent les unes après les autres, c’est qu’elles n’ont rien compris à son cher petit homme, sorti de l’utérus à grand renfort de cris. Ta mère met des bières au frais pour quand tu viens la voir, accompagnée de ta propre fille échappée d’un utérus incolore. La pondeuse de ton héritière était sans saveur, avait dit la matriarche. Elle te dit encore « va te coucher, t’as bu trop de bières»,  celles-là même qu’elle a chassées sous les néons, séquestrée dans le coffre de sa voiture, avant de les fourguer dans le frigo. Elle t’attend depuis la première seconde où tu as commencé à pomper son sang. Tu l’aimes ta mère, tu en as deux grammes dans le sang.

Ma mère est folle. Encore aujourd’hui, elle me demande par les moindres détails ce que je fais de ma vie, où je vais, avec qui et comment j’ai eu ce contrat. Bien sûr, elle ne me demande pas qui je suce, car ma mère ne sait même que sucer est possible. Si, elle le sait, mais… enfin ce n’est pas de cela sont je voulais  parler. Ma mère est folle, donc. Elle est syllogomaniaque. Toi non plus le GPS, tu ne sais pas ce qu’est la syllogomanie ? Cela veut dire que ma mère accumule des objets sans même s’en servir. Partout, il y en a partout, même dans les toilettes. C’est pire que ma collection d’amants. Au moins, les amants je m’en sers puis je les souffle au vent, petits aigrettes blanches de pissenlit qui vont se reproduire ailleurs. Alors, un jour où j’étais perdue au milieu des trucs de ma mère, je me suis enfuie, une robe blanche autour du sein. Je suis partie auprès du premier mari venu dans son carrosse trop blanc. J’ai laissé à ma mère  les souvenirs inutiles, jusqu’à  mes poèmes enfantins qu’elle a collés dans la salle de bain. Puis, je suis devenue ma mère sans même y prêter garde. J’ai appris la folie sous les coups de boutoir embryonnaires.

L’autoroute m’ingère sans fin. Je me fous de tes discours, bel asphalte noyé de larmes ! Je me tamponne de ta raison, de tes «il faut entrer à la maison» ! D’abord, ta mère aussi est folle. Elle est sadomaso. Tu n’en sais rien, bien sûr, parce que ne peux pas le penser. Pourtant, quand tu étais minot, tu fouillais dans ses affaires pour percer le secret de celle qui t’a enfanté sous perfusion. Mais tu vivais avec elle tout le jour ou une demi-semaine sur deux. Tu connaissais déjà l’intégrale d’elle. Tu savais le vrai, l’intime. Tu l’avais vue avec des poils sous les bras les jours où elle n’avait pas envie de sacrifier aux codes. Tu l’avais entendue traiter de connard le voisin qui garait sa voiture devant votre porte. Tu l’avais vue dans sa rage et dans ses délires, musique à fond,  se dandinant tel un canard mouillé d’amertume. Tu connaissais ses peurs les plus profondes, même si tu n’as pas les mots pour le dire. Cependant, tu as fouillé dans ses tiroirs, car, petit tout puissant, tu voulais posséder ta mère tout entière. Alors, tu as vu des objets noirs et oblongs sans que tu ne saches vraiment à quoi ils servent. Puis un jour, tu es revenu chez elle, avec ton linge sale sur le siège passager car ta passagère refusait de faire la mère. Tu as vu ce long  cuir blanc posé à côté de la télé, des CD de Patti Smith et de ces tonnes de bouquins qui ont toujours été là. Elle aurait tant voulu que tu les lises tous.  Toi et ton père, d’ailleurs,  vous parliez des « livres de maman ». Ton père ajoutait: « j’admets que tu n’aimes pas le footing, c’est comme si tu me forçais à lire tous les livres de ta mère. »  Tu as vu l’objet cinglant sur le meuble bas mais tu n’as pas pu imaginer ta mère à quatre pattes, ou ta mère brandissant le cuir blanc à faire rougir la peau d’un homme fou. La folie ce n’est que pour les femmes.

Au rond-point, je fais des tours gratuits du manège tandis que mon cerveau s’enfume. Je voudrais oublier les mères, toutes les mères du monde et moi mère sans choix. Comment peut-on savoir que l’on va détester être génitrice ? Les arbres sont les seuls qui sauraient m’accueillir dans leur bras crochus et consolateurs. Tout s’arrêterait ! Blam. Mais le regard de ma mère me retient encore un peu. Pourtant, elle est  folle. Elle est devenue végantique. C’est comme névrotique mais la viande en moins et les tics en plus. Même que mon pote, il dit que les femmes végan c’est mieux, parce qu’elles aiment plus le sexe. En effet, pour se fournir en protéines, elles avalent. Oui, c’est ce qu’il a dit mon pote quand nous étions en route vers la mer, dans sa cylindrée 3 436 cm³, au couple maximum de 370 Nm, boîte mécanique et moteur à la place des enfants. Mais tout même, il parlait de ma mère ! Et personne ne veut savoir ce que sa mère fait de ses mercredis et de ses dimanches. Les arbres défilent au bord de la route. Ils courent sans but. J’étouffe. Là où je voulais en venir, c’est sur le plan de travail maternel où des tonnes de fraises bio et des concombres m’attendent. Ils me font la leçon sans même ouvrir leurs canines acérées. Alors, quand je reviens de Mac Do en catimini, je suce un bonbon mentholé pour ne pas entendre les sempiternelles recommandations : « La viande, c’est mauvais pour les poumons, après tu auras le cancer de la gorge. Pense à tous ces plants de tabac qu’on assassine chaque jour ».  Mais moi, je ne pense qu’une seule chose : ma mère est toquée. Et, je suis devenue aussi dingue qu’elle sous l’usure que provoque mes petits ogres affamés de tendresse. Je ne veux plus jamais rentrer. Plus jamais, tu entends ? Je n’en peux plus !  Je tourne en rond dans le noir de mes pensées. J’ai le mal de mère. La voiture se pilote seule. Un mur se dresse face à moi, j’y fonce sans détour poétique. Dong Dring.

Merde ! Le téléphone ! L’école va fermer ! Les enfants !  Demi-tour.

***

Texte écrit à l’occasion du prix « sale temps pour les ours » du court littéraire auquel Céline Galaska m’avait proposé de participer


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2 commentaires sur “Les mères te mènent en voiture

  • Paul Auster

    C’est du lourd, du fort, du cash… C’est beau et grave. Puissant comme une coulée d’acier tant c’est sincère.
    Peut être y a t il aussi des filles qui vivent des destins semblables? Qui n’avaient jamais voulu être fille, pensent elles…