Marinière 5


marinière

Nous serions dans mon bureau, il y a un fauteuil de cuir marron, tu verrais. Et un tapis doux, des livres tout au long des murs, et des photos habillant la nudité de la  peinture blanche. La lumière du soleil serait basse et caressante, dessinant l’ombre de nos envies. La playlist serait douce et intelligente. Peut-être, tu aurais pris ta guitare, et moi mon appareil photo. Tu me présentes ton pote. Je te présente le mien venu avec deux copines, et puis ma copine belge. Les cigarettes ont disparues depuis bien longtemps, je suis née trop tard. Alors, vous auriez vos tubes à essais qui font de la couleur et des odeurs chelous. Je n’ai jamais fait de soirée pyjama, et ce n’est pas aujourd’hui que je vais commencer. Je suis trop vieille. Non, c’est soirée poésie, pantalon et torse-nu. Dans l’entrée, trainent vos manteaux, vos pulls, ta marinière, ton sweat et le Tshirt vert de ma copine callipyge.

Il n’y a qu’un fauteuil pour nous tous. Ce n’est pas grave, tu sais, on s‘assoiera par terre, pour faire comme si on était encore des jeunes, de vrais jeunes. Mais, n’importe quelle personne pénétrant dans notre bureau des poètes disparus, entendrait que nous causons avec des expressions vieillies par les nouvelles technologies. Comment ? Tu ne sais pas encore que c’est toujours la faute aux nouvelles technologies ? J’ai envie de me poser près de toi, juste pour frôler ton bras. Et toi, tu as amené ton whisky de vieux, celui dont l’âge dépasse, facile, celui de tes gosses.

Il se lève : « je vais vous déclamer des verres ». Comme tu es perspicace, tu as vu que sa blague ne donne rien à l’oral. Alors, il l’explique à grand renfort de mots savants, tandis que je regarde la copine de mon pote. Elle ébauche un sourire face autant d’inepties. Sa présence est puissante, ses lèvres sont riches et sa poitrine fière et humble. Elle est belle. Il explique toujours, usant de tournures de phrases de plus en plus alambiquées. C’est notre jeu. Personne ne sait qui a inventé le jeu, ni même quand il s’est infiltré à chacune de nos soirées. Mais,nous jouons avec les mots, pour le plaisir de jouer avec les mots et pour moquer les universitaires et les hauts du panier. La belle, aux lèvres puissantes, lance à l’orateur : « trop bien tes théories amphigouriques, mais y’a un whisky à boire ! ». Ça lui a coupé le sifflet. Direct. Si elle aussi, se met à la pédanterie, où va-t-on ? Et nous avons ri de nos impuissances à être jeune dans le verbe.

Récite Baudelaire, oh mon amour, ais-je demandé. C’est pour cela que nous sommes venus. Pour balancer dans les airs, les mots des autres, n’est-ce pas ? Il sourit.

« Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d’automne,
Je respire l’odeur de ton sein chaleureux,
Je vois se dérouler des rivages heureux
Qu’éblouissent les feux d’un soleil monotone

Une île paresseuse où la nature donne
Des arbres singuliers et des fruits savoureux;
Des hommes dont le corps est mince et vigoureux,
Et des femmes dont l’œil par sa franchise étonne.

Guidé par ton odeur vers de charmants climats,
Je vois un port rempli de voiles et de mâts
Encor tout fatigués par la vague marine,

Pendant que le parfum des verts tamariniers,
Qui circule dans l’air et m’enfle la narine,
Se mêle dans mon âme au chant des feux follets »

Des feux follets ? s’exclame la copine de la copine de mon pote. Sa petite poitrine résistera aux assauts du temps. Oui, les poitrines m’obsèdent. Pourquoi, crois-tu que j’ai proposé cette soirée ? Mais je ne saurais te dire, si ce sont les poitrines, les tétons, les mots ou l’amitié qui m’obsèdent le plus. Pendant que je rêvasse sur les torses, mon amour répond qu’il teste nos connaissances, comme un prof qui se goure dans l’amphi. Mais, moi, même si je connais la chanson de l’amour, j’oublie toujours les paroles. Je laisse l’amour préciser que ce chant est celui des mariniers, bien entendu.

« Il faut, à présent, goûter le whisky, c’est le cérémonial d’ouverture ! Il faudra y mettre des mots, selon la tradition immuable de notre groupe. Nonobstant ma qualité de petite nouvelle, j’en décide ainsi pour ce soir » dit-elle . Et nous éclatons de rire ! C’est pour cela, que nous sommes assis sur le tapis, ce soir : jouer avec l’absurde. « Il est bien tourbé ». « Il est gouleyant ». « Il a un goût de feu de bois ». Là c’est moi qui parle, parce que je connais mieux les feux de bois que le whisky. Dis, tu sais quoi ? Le whisky, pour moi, c’est le capitaine Hadock et le capitaine c’est Tintin. Connais-tu une expression plus inusitée que saperlipopette ?

Alors, quand tu auras refermé la porte de ce blog, nous réinventerons le monde. Nous nous caresserons par amitié, sans sexe. Car, que manque-t-il le plus dans notre monde installé, que la tendresse des peaux ?

***

Illustration : Willy R. Nu au tricot rayé (Paris 1970)

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Il fallait utiliser  les mots « Feu follet, callipyge, saperlipopette, nonobstant, ébauche, amphigourique et gouleyant » dans un texte libre de toutes autres contraintes.

Vous pourrez lire ici les productions proposées par d’autres (cliquez sur le titre et hop !)

@rienaredire : Un morceau d’automne

@Cyremad : Premières Gorgées

@Zwarno : Beaucoup d’eau bruit pour rien

@zerocopek : Les années folles (texte à retrouver dans les commentaires du billet de @rienaredire

@PortmeirionSix : Mélodie Automnale (texte à retrouver dans les commentaires du billet de @rienaredire )

Chacun peut participer ! Si vous voulez vous essayer à la manœuvre, rien de plus simple : et signalez-moi votre production @rienaredire. Elle sera ajoutée à la liste ci-dessus.


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5 commentaires sur “Marinière