Lettre d’amour 3


Cher.e

Ce n’est pas la première lettre que j’écris à tes rêves. Le premier avait 7 ans en haut d’un escalier sombre d’où l’eau coulait sous les ponts. Le second avait 14 ans dans la procession pour aller à la table de communion d’où ont disparu les anges. Le troisième avait 20 ans partis en fumée dans un grenier rougeoyant. Les quatrièmes avaient tous 35 ans au fond des écrans blancs et des draps de même couleur. Mais, toi, je ne sais pas quel âge tu as, je ne sais même pas si tu es indigo.

Je pourrais te donner des larmes de perles et des sourires d’étoiles. Je serais moi sans barrière et tu me prendrais pied-nu sur nos envies. Tu ne craindrais pas mes sorties de chatte nocturne, car tous les matins oranges je ronronnerai le long de ton mollet. Tu m’ouvrirais la porte. Tu me regarderais hésiter à entrer ou sortir. Je poserais sur le tapis de ta couche de jolies petits lots, présents soyeux et solides comme mon amour. Elles seraient brunes ou rousses et leurs seins feraient frémir les miens quand, vers elles, tu tendrais les mains. Chemin feulant, j’irais chasser des mâles. Parfois, tu serais épris d’une autre, le temps des énergies nouvelles et tous les soirs verts tu me sourirais derrière leurs épaules nues. Parfois, tu serais épris d’un autre, le temps des amours sans poitrine saillante.

Jamais tu ne poseras un collier à mon prénom, même assorti un petit grelot, car tu sauras que ma liberté est la tienne. Tu pourras me caresser quand je descendrais de l’étagère où sont rangés les draps de soie. Tu pourras te caresser quand je regarderais ta pelure soyeuse. Souple sur ta peau, enragée le midi et féroce à la nuit ou l’inverse dans tes bras, dessus et dessous ainsi seraient nos plaisirs. A tes côtés, je n’aurais plus de besoin de nourriture doudou et tu n’aurais plus besoin de fumée bleue. Sauf les jours de fête. Tu aimerais le cassis et les jardins, l’odeur du thym et celui de la lavande. Âpre sous la langue, doux sous la paume, lisse sous la langue, rugueux sous la main, je te voudrais encore aux parfums fumants du petit matin.

Aux heures pour nos enfances, nous resterons des smileys entre deux pyjamas étendus sur la pelouse de nos jardins respectifs. Même sur le gazon jauni où nous crierons plus haut que notre raison, même sur les canapés où nous  trébucherons, même sur les défauts qui trainent au sol, tu sauras faire la gueule collée à la mienne, nos sueurs mêlés. Puis, les jours sans commun, nous  dirons nous à nos jeux de traverses. Je ne sais si nous aurions un même lit sauf les soirs de lune roussie. C’est ainsi. Tu ne serais pas jaloux de la chair de ma chair, ni de ma chair sur le pieu d’un autre, ni de ma chair coulée dans celle d’une autre. Je ferai de même.

Tu n’aurais pas besoin de moi pour vivre. Tu aurais tes jardins et tes amis. Les jours pairs ou dépareillés, tu m’inviterais. Nous serions compagnons de route sans adjectif possessif. Je ne serais pas ton idéal mais moi. Tu ne serais pas mon idéal mais toi. Nous ne voudrions pas déguiser l’autre. Nous prendrions soin de notre relation. La raison ne serait pas la seule voie, les émotions ne seraient pas des klaxons aux sirènes argentées.

Tu n’est pas un seul ni une seule. Je ne connais pas ton âge. Un jour, tu ne liras jamais cette lettre, enfermée dans une bouteille car le monde est aux amours rangées, les femmes derrière les hommes et les gays sous les bancs. Il me faut t’oublier dans les lueurs du réverbère.

Je t’embrasse

***

Illustration de Nuria Frago pour Pikara Magazine

 


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