Le boucher- L’Amant 2


livres

Certains livres m’absorbent aussi surement qu’un amant irradiant de désir. Ils m’emplissent avec autant de puissance qu’un sexe amoureux au fond des entrailles. Le monde s’enfuit alors, tout en se faisant plus présent encore. Les sens sont décuplés, les émois ont la bride sur le cou et la jouissance est à fleur de pages.

C’est dans «Le Boucher» d’Alina Reyes que L’Expérience littéraire dépassa toutes mes espérances. Au fil des pages,  je lisais la chair et les étals, la sueur et la graisse. J’étais dégouté. Il n’y rien que je hais tant que les vitrines des bouchers. J’en ai des hauts le corps. Pourtant, je voyais les clients du magasin, j’imaginais, à l’entrée, un rideau contre les mouches semblable à celui du charcutier de mon enfance. Je sentais la concupiscence du boucher, les côtes de l’amoureux maigre et la poisse des ébats. J’étais sous la douche, je lavais le gros corps gras du boucher. Mes paumes, pleines de mousse, glissaient sur sa peau avec application. Des gouttes de sueur dégoulinaient sur mes joues.

Soudain, à la fin d’une page, mon esprit trésaille. Je pose le livre sur la table de chevet. Je m’écroule sur le matelas balançant l’oreiller à travers la pièce. J’ai la respiration courte, je manque d’air, je gémis et je jouis du cerveau dans un halètement. Incroyable expérience inconnue. Apaisée, je reprends le livre, tourne la  page 67 où j’avais dû interrompre ma lecture, prise de cet orgasme de cerveau. Je continue ma lecture. Quelle ne fut ma surprise en découvrant les mots suivant : « comme une flamme, et mon cerveau jouit, seul et silencieux, magnifiquement seul» ! Fabuleux ! Alina Reyes est-elle si bonne narratrice que ses mots produisent ce qu’ils décrivent ? Ou suis-je  tellement plongée dans le texte que je l’habite par procuration ? Point de réponse, mais du plaisir vécu.

Cette expérience avec « le Boucher» est déjà ancienne, mais comme toutes les premières fois, je m’en souviendrais aussi longtemps que ma mémoire acceptera de restituer ma collecte d’expériences sensibles. Si je vous parle de ce souvenir aujourd’hui, c’est qu’il fut réveillé par de nouvelles pages. En lisant «L’Amant» de Marguerite Duras, sur mon transat, au soleil doux, je suis partie en voyage vers mon premier amant et mes premières rêveries d’ailleurs. L’Indochine, le Siam et les fleuves verts sont de vieux fantasmes que je ressasse parfois sans jamais vouloir les confronter au réel. Et là, avec Marguerite, j’ai 15 ans et une robe de coton légère. Je vis à nouveau, ce road trip dont j’avais eu l’audace, coincée entre deux garçons de 15 ans sur la banquette arrière d’une voiture trop étroite. Marguerite était sur le bord du fleuve, et moi j’étais, au soleil couchant, assise sur le mur à côté de l’un des deux, celui qui est asiatique. Elle sentait la peur et le désir de l’homme, j’entendais la jalousie de l’autre. Les trios amoureux, déjà, stimulaient mon imaginaire ingénu. Marguerite est déflorée dans la chaleur de l’après-midi et moi je revoyais la chambre de l’après-midi, la mienne au-dessus des voitures avec l’amant, celui qui m’a appris la vie et l’étoile en passion. Marguerite pleure. Et dans mon transat, du plus profond de mon cœur montent des larmes aussi puissantes que la jouissance. Au soleil, je pleure comme je jouis avec l’ardeur de mon abandon. Avec Marguerite, j’entends le bruit de la circulation d’Hanoi qui monte par les fenêtres sans vitre. La rue est nue dans nos couches. L’homme pleure, l’amant me susurre à l’oreille les mots interdits et -mon dieu !- je jouis de l’étoile. On a bien baisé, dit-il avec tendresse.

J’ai dû poser Marguerite, me lever, déposer son chapeau de feutre rose et revenir à l’air tiède. Il me fallait respirer les oiseaux du jardin et aimer l’eau du soir.

***

Illustration : Guarnido


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2 commentaires sur “Le boucher- L’Amant

  • Gier 13

    Alina Reyes, c’est de l’excellente littérature érotique !
    C’est un des rares auteurs érotiques que j’aime lire. N’hésite pas à te jeter sur « 7 nuits » c’est excellent et la narration de la.montée du désir entre les deux amants depuis « la première nuit (ou) on ne se touche pas » est fabuleuse.
    Assurément tu jouiras à nouveau du cerveau !