Je suis en colère contre toi mon frère 2


Je suis en colère contre toi mon frère. Pas d’être né de genre masculin, tu n’y peux rien. Pas d’avoir eu de faveurs de la part de nos parents, tu n’y peux rien. Ni d’avoir eu des études payées. Ni d’avoir eu la permission de faire tes expérimentations. Nos parents se sont affrontés à toi. Ils t’ont même coupé une partie de tes vivres quand tu faisais ta « grande école ». Et tu leur en veux pour cela. C’est ta colère.

Je t’en veux de pas regarder ce qui dérange. Là où tu avais moins d’argent pour payer ton appartement, je devais vivre chez les parents. Quand tu hurlais parce que tu n’avais pas de bonnes conditions pour faire tes grandes études, je devais trainer mes baskets à l’université dans une filière pas chère et sans avenir. Pendant que tu pleurnichais, les parents ne voulaient pas aller te chercher à tes soirées après minuit, je n’avais pas le droit de sortir. Je t’en veux de refuser de le voir, maintenant que tu es grand et que tu baises.

Je t’en veux de raconter tes exploits gratifiants et exotiques sans jamais avoir eu de mots sur les exploits invisibles du quotidien où j’étais assignée. Sais-tu que dormir par tranche de deux heures pendant un mois, après avoir perdu ton sang,  tandis que ton corps produit du lait, tandis qu’une petite chose fragile dont tu es responsable hurle, vaut tes semaines de sueurs dans je ne sais quel coin de la planète ? Non, tu ne le sais pas. Je t’en veux pas ne pas avoir accoucher ni fait de gosse. Je t’en veux des mots que tu n’as jamais prononcés, mots simples de compréhension. Non, tu parlais d’hélicoptères. Ou de sous-marin. Ou d’avions perdus. Tu fais silence face à mon assignation. Tu as des yeux mais tu ne vois pas. Tu m’as juste présenté une copine à Noël. Un mug à la main, elle m’a dit que toi mon frère, tu ne cherchais pas une mère de famille mais une fille dynamique. Blam, dans mon ventre prisonnier.

Je t’en veux d’avoir dit « une fille de ma classe portait une jupe si courte que je lui ai demandé si elle n’avait pas oublié son pantalon ». Je t’en veux d’avoir dit à notre sœur « j’ai plus besoin que toi de la maison de vacances parce que j’ai un travail plus épuisant que le tien ». Je t’en veux de ne jamais m’avoir dit « je vais te présenter mes connaissances ». Je t’en veux de m’avoir dit : «  ah ? Tu as une carte routière dans ta voiture ? Tiens, les filles ne savent pas se servir des cartes d’habitude », preuve que tu t’arrêtes aux stéréotypes, même avec moi, ta sœur.

Je t’en veux de me faire comprendre à demi-mot que tu couches avec plein de filles sans imaginer une seconde que je  puisse faire la même chose. Avec des mecs et des femmes. Je t’en veux de me croire tellement cruche que je ne puisse comprendre que ta vie sexuelle est riche et multiple. Je t’en veux de ne pas voir que chaque jour, je dois lutter contre mes auto-censures, celles que les filles acquièrent malgré elles. Je t’en veux de ne pas partager les tâches domestique quand tu viens nous voir. Je t’en veux de faire le grand seigneur en rapportant cinq légumes du marché, des bios et tout, mais de ne jamais les éplucher. Jamais.

Oui, tu as travaillé dur pour être là où tu en es. Et tu y es aussi, parce que ta mère continue de faire ton intendance. Parce que tes parents ont choisi de te payer une école à toi, et un appartement où tu pouvais voir qui tu voulais. Parce que tu as dû livrer des pizzas pour t’en sortir. Parce que tu avais le droit implicite de livrer des pizzas, métier bien trop dangereux pour une fille. Imagine une fille qui sonne chez des inconnus ! Tu as pu t’ouvrir au monde en livrant des pizzas. Et en étudiant. Pas moi.

Et, encore, cher frère, je ne t’ai parlé que des privilèges familiaux. Ajoutes-y ceux de la société. Je ne t’en veux pas d’avoir eu des privilèges. Je t’en veux de rester dans ce déni et de continuer à t’attribuer à toi seul le mérite de ta réussite sociale. Je t’en veux de continuer à te comporter comme un macho.


Si tu as envie d'écrire, j'aurais plaisir à te lire

2 commentaires sur “Je suis en colère contre toi mon frère

  • leboudoird

    Je crois que mon frère pourrait écrire exactement tes mots en parlant de ses soeurs. Il a été, lui, « interdit » de tout audace par nos parents. Il fallait et faut encore le protéger à presque 40 ans. Je ne sais pas si c’est une question de genre. Les familles ne projettent peut être pas tous la même chose sur l’identité de genre.
    Mon frère c’est lui la mère de ses enfants, le cuisinier, le gestionnaire du quotidien. et tout ça en plus de son boulot. Mais j’entends aussi qu »il nous dit parfois qu’il a étouffé avec les 4 femmes de la maison quand il était petit.
    Question très intéressante que tu soulèves…