Je ne connaissais que l’alchimie des pierres et des cordes 3


Je ne voulais pas parler d’amour. L’amour ce n’est pas du sexe, l’amour n’est pas une corde et encore moins un caillou. Je ne sais rien de l’amour, et ce n’est  pas une litote pour savant. Je ne connais que deux choses dans la vie : les pierres et les cordes. Les pierres me parlent. Eparpillées sur le sol, elles me disent où je dois les poser pour élever un mur sans mortier. Je ne les entends que dans le silence des oiseaux libres. Dans ma campagne, je monte des murs de pierres sèches, comme d’autres montent des sirènes aux seins lisses. C’est ainsi que les week-ends de pleine lune, je m’agenouille à même la terre devant la pierre. Elle est belle. Saillante et sensuelle. Elle est ma seule maitresse. Quand le temps est venu, j’inspire l’air frais, je me centre et la magie opère : mes mains choisissent le bon caillou. Chaque morceau de calcaire brut trouve sa place et le mur s’érige.

Les cordes, c’est autre chose encore. Elles sont de chanvre ou de jute. C’est ma passion dévorante. Je lie toutes les filles qui se confient à mes soins. Avec le temps et l’expérience, elles viennent à moi sans que j’aie besoin de me baisser pour les ramasser. Oh, je me trouve toujours un peu prétentieux de parler ainsi. Mais c’est un fait. Depuis que je pratique le shibari, je n’ai jamais eu autant de filles nues entre mes bras, des modèles comme on dit dans notre jargon. Je ne leur fais jamais l’amour. Et malgré cela, je suis toujours étonné que mes modèles reviennent. C’est elle, elle dont je veux parler aujourd’hui, qui m’a donné la clef de ce mystère. Elle dit que si les femmes viennent me voir, c’est que je leur apporte quelque chose. Elle a peut-être raison.  C’est vrai que j’aime qu’elles repartent, après avoir été suspendues à mon bambou, apaisées et reconnaissantes. Je voudrais polir leur âme avec mes cordes. Qu’elles sont belles quand elles voyagent, balancées par le rythme infime de la suspension ! Qu’elles sont belles quand leur corps s’abandonne entre mes mains. Je noue et elles se délient du temps. Je regarde leurs hanches encerclées, leurs seins enserrés, et  leurs pieds qui flottent. Je les frôle, puis je les détache. Je les dépose au sol. Souvent, elles se lovent dans mes bras où je récolte leurs soupirs. Pour quelques heures, elles sont à moi.

Je ne voulais pas parler d’amour et je pensais que ce serait ainsi toute ma vie. Je ne connaissais que  l’alchimie des cordes et des pierres, et cela me paraissait emplir ma vie. Mais à elle, cette femme-là,  je lui ai dit « je t’aime » tandis qu’elle était assise sur moi, enfin pour être plus précis, assise sur mon sexe. Pour être plus précis encore, mon sexe était à l’intérieur d’elle. Oh, ça je l’avais déjà fait tout de même. J’avais déjà glissé mon sexe dans celui d’une femme. De plusieurs femmes. Et  j’y avais même pris plaisir. C’est bon de bander. C’est un délice de prendre les femmes. Je croyais que le sexe et le plaisir étaient déliés des sentiments. Je me passais très bien de l’amour. Chaque chose était à sa place, comme un beau mur de pierre sèche sans liant entre les éléments de construction. Et ma place, à moi, c’est à côté des femmes quand les cordes s’en mêlent. Et, dans mes songes secrets, je me couche au pied des dames. Je suis un morceau de calcaire saillant, ni rectangle ni carré. Je suis unique comme chaque être de ce monde. Ni social, ni misanthrope, personne ne peut me mettre dans une case. Toutefois avec beaucoup d’intuition, je trouve ma place dans l’échiquier du cosmos.

Ce jour-là, elle arrivée chez moi. Je ne l’avais pas invitée. Elle ne savait pas qu’elle allait venir. Et moi non plus. Dit comme ça, ça peut parait étrange. En réalité, c’est très simple. Une de mes modèles avait prévenu de passer, en ma compagnie, un week-end qui précédait la pleine lune.  Au dernier moment, elle s’était désisté, et avait proposé sa place à une de ses copines. Je n’aime pas trop ces plans de dernière minute. Est-ce la lune, est-ce ma bonne étoile ? Je ne sais. J’ai accepté. Voilà comment cette brune aux cheveux courts a débarqué dans mon domaine, troublant mon petit monde bien rangé. Pour un œil extérieur, rien d’extraordinaire pourtant. J’encorde souvent de nouveaux modèles et chacune est une inconnue avant que je la rencontre. Pour ne rien cacher, je suis animé par un défi : faire aimer le shibari à toutes les femmes qui croisent mon chemin. Cependant, un détail aurait dû me mettre la puce à l’oreille. Elle portait ce jour-là, outre une jupe de velours ocre, une paire de boucles d’oreille en forme de fée. Je me suis toujours méfié des fées. Elles sont trop douces et mystérieuses. Elles nous embarquent sur des rivages dangereux mues par des impulsions imprévisibles. Bref, sûr de mon art, et après un accueil en bonne et due forme, je pose les questions d’usage. Le but est de vérifier si la personne ne souffre pas de contre-indications physiques. Je  rassure toujours le modèle en expliquant que je ne suspends jamais la première fois. Être organisé et méthodique permet de minimiser les risques d’erreur. Puis, comme à mon habitude, je lui précise que les baleines de soutien-gorge ne sont pas compatibles avec les cordes. Souvent, les demoiselles rougissent. Mais, sans aucune gêne, elle enlève son t-shirt et dégrafe soutien-gorge. Ses seins ronds rebondissent. Son soutien-gorge tombe sur le sol, dans un petit bruit mat. Mon ventre se vrille. Sensation inconnue. Elle enfile à nouveau son t-shirt, me laissant pantois et bandant. Je reprends mes esprits, ôte sa jupe, et me mets au travail. Je la fais s’agenouiller. C’est alors que les cordes s’emparent de moi. Mes sens sont affutés. Mes mains sont agiles. Je la sens. Elle se laisse prendre dans mes filets. Je tourne, je l’enveloppe de jute. Son énergie me possède. Je veux qu’elle soit bien, j’y mets tout mon cœur. Soudain, elle gémit dans mes cordes. J’en suis fier. Elle est toujours au sol, à genoux sans être présente à elle-même. Les cordes, unes à unes, choient. Elles caressent encore un peu, comme si le lien ne pouvait se rompre si vite. Elle s’allonge et sa voix, peu à peu, se fait audible. Son sourire me submerge.

Elle est assise sur moi, nue. Sa langue est au fond de mes joues, sa langue dévore mon souffle, arrache mes désirs, enlève le reste de mes pudeurs.  J’ai juste demandé si je pouvais passer la nuit avec elle, ou plutôt, si elle acceptait de passer la nuit avec moi dans mon lit. Juste comme ça. Allongé sur le dos, je la regarde, ébahi. Je savais que les fées étaient des sorcières. Tout plonge autour de moi. C’est une animale réveillée à flanc de coteaux. Elle s’enivre de mes tétons. Elle s’étourdit de  mon sexe, elle prend son plaisir et j’en reste sans souffle. Elle soulève ses fesses, se retire de ma verge qu’elle avait enfilée sans me laisser le choix. Perdu, je suis perdu. Sa bouche m’encercle, ses caresses lestes me possèdent sans harponner. Sa bouche n’est qu’une envie, ressac contre ma peau, avale désir. Je suffoque. Non, je ne veux pas, pas venir là, ici, tout de suite. Non, pitié. Peut-être que je le crie, je ne sais plus rien, je ne me reconnais plus. Ses yeux sont des éclairs inconnus. Sur chacune de mes veines, sa langue est un filament électrique. Elle fait le tour, lape de bas en haut, tourne encore, happe et ressort. J’aime la voir revenir. Puis filer en bas. Baver un peu. Tourner, revenir. Bas et haut. Elle me sent.  Je ne pense plus. Bas haut. Tourne. Lèvres humides. Chaud large. Picotements. Non pas maintenant. Elle lape encore. Sa bouche est hantée. Pitié. Alors je tente une diversion. « Ne me déconcentre pas ! Ne touche pas à mon clito. Ne touche à rien. Laisse-toi faire. Tu n’as rien à faire. Plus tard, plus tard ce sera ton tour. Ne me déconcentre pas.». Je ne bouge plus, lapin pris dans les phares de son audace. Tout ralentit. Elle  tape mon gland contre la paume de sa main. Elle remonte chaque vaisseau du bout de ses doigts avec lenteur. Elle teste les creux et les bosses de mon sexe. Elle me sourit. J’ai fondu, encore une fois.

Langues mêlées, ce n’est pas l’amour, c’est la bouche qui baise. J’essaye encore de tenir bon. Je tente de me raisonner. Ma main dans ses cheveux, je m’agrippe pour ne pas sombrer. « Ne te retiens pas  susurre-t-elle, lâche tout, donne-moi tout, j’adore, j’aime la gourmandise ». Elle sniffe mon désir, petite chatte à crocs. Mes lobes d’oreilles se souviennent encore de la taille de ses dents.  Elle aime avec la bouche. Non, elle dévore de sa bouche. Elle ne laisse pas une seule goutte de mes convoitises.

Elle est assise sur moi, à nouveau, sans hâte, amazone de son désir. Elle passe une main derrière le dos. Elle caresse mes arrondis couillus. Sa paume sur le périnée, son majeur à la rondelle. « Je caresse c’est tout », dit-elle. Mon corps aspire son doigt. Elle ne pousse pas. Mon anus l’avale tout seul. Elle ne va pas loin, pas loin du tout mais c’est la vie au bout. Je soupire. Elle pénètre d’une infime fermeté douce. Je gémis. Mon corps se cabre. Tout se brouille. Son doigt s’engouffre dans mes entrailles. A cet instant précis, elle capture mon cœur. Je crie. Je hurle « je t’aime ». Je pleure. Je parcours la distance entre mon corps et mon âme. Au four des soifs insatiables, nos peaux s’attachent l’une à l’autre. Un alliage puissant se crée. « Donne-lui la forme de ton sexe, pour quand tu seras loin. Forge l’anneau de nos alliances éternelles. Je marquerai au fer rouge les ridules de mon cœur, et, chaque goutte de sueur parlera de toi. Ta peau se fond à mes mots. Jamais je n’oublierai. » Je voudrais hurler tout cela. Mais ma bouche reste encore sèche. Mon sexe explose, le corps lâche, mes yeux s’envolent et mon cœur  bat de jouissance. Elle sourit et colle son oreille contre ma poitrine. « Je veux entendre, les chocs de ton cœur », souffle-t-elle.

Mon amour, nous coulerons nos peaux dans une empreinte. En la retournant, tu auras la forme exacte de nos folies. Tu la noueras entre mes cordes et tu la suspendras à la porte de notre chambre. Mon amour, ma peau colle à la tienne et, si je me retire, nous nous déchirerons en galets pointus. Il ne fallait pas jouer avec les émois. Ni avec ton doigt. Il ne fallait pas jouer avec la pierre de mon cœur. Désormais, je connais l’alchimie des êtres. Attisée, toujours la pierre fait ricochet.

***

Texte écrit en une nuit pour le prix de la nouvelle érotique avec les contraintes suivantes :

– Un contexte de situation : « est épris qui croyait prendre »

– Un mot final : Ricochet

J’ai laissé le texte tel que écrit cette nuit-là. Il doit y rester mes habituelles coquilles. Veuillez m’en excuser par avance.

J’ai eu la joie d’être sélectionnée dans les 50 premiers sur 272 textes produits cette nuit-là. Vous pouvez trouver le texte du lauréat ici.

 


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3 commentaires sur “Je ne connaissais que l’alchimie des pierres et des cordes