Faïence écarlate


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Je lui fais signe, il est de l’autre côté du quai. J’aime manger au bord de l’eau. Je le regarde arriver. Il est beau de loin, droit, d’une démarche élégante, un pantalon de flanelle, une chemise blanche, un cuir pour protéger du vent frais. Il finit sa cigarette. Il ne s’est pas habillé pour moi, car ce déjeuner se fait à l’improviste. Il ne s’habille pas pour les autres. Pour plaire oui, mais plaire avec ce qui lui plaît. C’est un dandy avait dit une fille. Oui, c’est un peu cela.

Comment vous êtes-vous rencontrés, demanda un jour, une jeune fille dans un bar. Dans bar, avions-nous répondu. Je me souviens des premiers mots que j’ai entendus de sa bouche : je peux regarder ? C’était poli, doux, respectueux. Il a touché ma peau. C’est que nous ne nous sommes pas rencontrés dans un bar.

Nous déjeunons. Nous sommes amis. Il est laid de près. Je me demande si on peut dire que nous sommes des ex. Je ne suis pas sûre que coucher deux fois ensemble, fasse de nous des ex. Je ne connais pas cette partie de la vie, celle qui permet de dire « ex ». Nous déjeunons. Il cherche un appartement avec elle. Je l’ai vu tomber amoureux, il m’a raconté tout cela. La friendzone. Je l’ai vu quitter toutes ses amantes satellites. Oui, cela fait bien un mois que nous ne nous sommes pas vu. C’est normal, il a une nouvelle vie.

Ses collègues arrivent. Ils me regardent tous. Ils m’examinent de loin, sans même me dire bonjour. Je ne peux que supposer leurs pensées. Ou plutôt, je ne veux pas savoir, cela les regarde. Et toi, tes amours, me demande-t-il.  Tes amours pour dire coucheries. Je n’ai pas l’envie de cacher, je n’ai pas envie de tout dire, je garde la pudeur de mes questions sans fin, je garde secret un amour sans cadre. «Oh, je continue à aller à droite et à gauche». Que peut-on dire à celui qui a quitté cet état de vie pour l’amour, celui qui devient exclusif, non par obligation mais par désir ?

Cet hiver, il était revenu de l’été. Il m’avait raconté son voyage initiatique. Nous dinions. Ce n’était pas encore la friendzone. J’ai pensé à toi, là-bas, m’a-t-il dit. J’aurais aimé que tu partages ce voyage avec moi. J’ai entendu. Cette fille avec qui il cherche un appart, cela aurait pu être moi. Nous ne sommes pas sur le même tempo de vie.

Je paye le déjeuner. Nous sommes amis.

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