Chanson douce. Leila Slimani 5


Pour Noël, de nombreuses étrangetés sont venues s’emmêler au guirlandes de ma vie. J’ai même brisé un tabou. Tout a commencé, il y a quelques mois où j’ai cru soigner mon addiction aux livres. Plus précisément, la pile de livres non lu s’est mise à crier fort qu’il ne fallait pas acheter plus gros yeux que gros temps de lecture. Et j’ai écouté la pile, sans même m’apercevoir que la pile se consumait, prise à son propre son. Je gardais en moi l’écho de ce cri déchirant, injonction à ne pas faire de provisions. Je n’achetais plus rien. Comme une promesse d’alcoolique. Comme une thérapie d’anorexique. On ne guérit jamais. On fait avec.

C’est ainsi, qu’un soir de décembre, dévorée par une pulsion de lecture, je n’eût plus rien à lire. Rien du tout, même pas un livre de la bibliothèque municipale. Après avoir arpenté la maison de bas en haut, et de haut en bas, il ne restait qu’une seule solution : déchirer le tabou. Ce dernier était gris mat avec, pour toute barrière aussi vaine que normative, un morceau de scotch. Je le saisis avec frénésie, arracha le papier sans préliminaire et enfin la tension s’apaisa. Je tenais entre mes mains le dernier Goncourt. Nous étions avant Noël et je venais d’ouvrir un cadeau.

Briser le tabou du cadeau découvert avant l’heure m’ouvrit alors un monde inconnu fait d’addictions, de lâchetés quotidiennes et de petits bourgeois parisiens. J’ai découvert les mots de Leila Slimani dans Chanson et Dans le jardin de l’ogre. Que soit l’un ou l’autre, je les ai avalés en deux soirées.

En refermant les deux livres, je suis resté avec des sensations paradoxales : c’est génial; quel sens de l’observation; quelle écriture; ce n’est que ça; c’est trop facile; tout ceci a un côté bon élève du roman français.

Je trouve que les personnages de Slimani sont bien croqués. Je les vois vivre évoluer, je peux imaginer leur silhouette, leur démarche, leurs comportements dans la rue. Je connais ces gens, je les croise dans ma vie de petite bourgeoise : l’avocate, l’artiste-son, les parents de condition modeste, les franco-algérien, les bouches de métros parisiennes, les enfants bien propres sur eux, les bonnes d’enfant renommées baby-sitter.

L’écriture est concise, précise sans fioritures et avec juste ce qu’il faut de détails pour situer l’action et les personnages. C’est une écriture contemporaine, qui en elle-même parle de notre époque faite de tweets, de séries rythmées et d’élisions. Pour comprendre Chanson Douce et Dans le jardin de l’ogre, j’ai la sensation qu’il faut en être. Et j’en suis : la désespérance de la maternité qui jette la femme moderne dans son rôle traditionnel de « bonne mère »; les pères qui travaillent beaucoup, gèrent les enfants les jours fériés et délèguent à leur compagne la construction de la famille idéale; les petites perversions quotidiennes; la course au temps des urbains; la maison de campagne ou les vacances en Grèce; les conventions sociales; les visites dans la famille. Et le poison s’insinue, sans retour, sous les rêves des trentenaires.

Les portraits de femmes m’ont particulièrement touchés. Dans Chanson douce, les sentiments de la jeune professionnelle/mère et de la bonne sont criant de vérité. Dans Le jardin de l’ogre, les situations vécues par Adèle, atteinte d’addiction sexuelle, sonnent justes.

Mais je regrette le vernis de normes sociales qui permettent aux éditeurs de livrer ces histoires en pâture au plus grand nombre. Ce vernis est la déchéance consensuelle des personnages. Un fort appétit sexuel féminin est présenté sous forme d’addiction sexuelle destructrice. L’infidélité est une conséquence du « pas assez à la maison ». Tout ceci est une concession à la bien-pensance moderne.

Un crime de bonne s’explique par une sorte de folie personnelle. Dans ce dernier cas, le propos gagnerait en puissance si les causes du crime prenaient racine dans cette situation de violence ordinaire qu’est la position de bonne dans une société occidentale. Ou parce que la bonne ne s’est jamais occupée d’elle-même. Disons que, dans les deux livres, si les personnages me semblent justes, la dramaturgie psychologique résonne faux à mes oreilles.

Cependant, ce fut un plaisir de lire ces deux livres et de m’y replonger pour vous en choisir des extraits, en tentant de ne pas vous spoiler les histoires.

Chanson douce

Extrait 1 :

Elle ne mesurait pas l’ampleur de ce qui s’annonçait. Avec deux enfants tout est devenu plus compliqué: faire les courses, donner le bain, aller chez le médecin, faire le ménage. Les factures se sont accumulées. Myriam s’est assombrie. Elle s’est mise à détester les sorties au parc. Les caprices de Mila l’insupportaient, les premiers babillements d’Adam lui étaient indifférents. Elle ressentait chaque jour un peu plus le besoin de marcher seule, et avait envie de hurler comme une folle dans la rue. « ils vont me dévorer vivante » se disait-elle parfois.

Extrait 2 :

Pascal, son ancien camarade de la faculté de droit ne l’a pas tout de suite reconnu. […] Pascal n’avait pas beaucoup de temps. […] »On marche ensemble ? » lui a-t-elle proposé. Myriam s’est jeté sur Mila qui a poussé des cris stridents. Elle refusait d’avancer et Myriam s’entêtait à sourire, à faire semblant de maitriser la situation. Elle n’arrêtait pas de penser à son vieux pull qu’elle portait sous son manteau et dont Pascal avait dû apercevoir le col élimé. Frénétiquement, elle passait la main sur ses tempes, comme si cela pouvait suffire à remettre de l’ordre dans ses cheveux secs et emmêlés. Pascal avait l’air de ne se rendre compte de rien.

Extrait 3 :

Myriam ne le sais pas, mais ce que Louise préfère c’est jouer à cache-cache […] Sans prévenir, Louise disparait. Elle se blottit et laisse les enfants la chercher.  […]Louise ne dit rien. Elle ne sort pas même quand ils hurlent, ils pleurent, ils se désespèrent. Tapie dans l’ombre, elle espionne la panique de Adam, prostré, secoué de sanglots. Il ne comprends pas. Il appelle « Louise » en avalant la dernière syllabe, la morve coulant sur les lèvres, les joues violettes de rage. Mila, elle aussi, finit par avoir peur. Pendant un instant, elle se met à croire que Louise est vraiment partie, qu’elle les a abandonnés dans cet appartement où la nuit va tomber, qu’ils sont seuls et qu’elle ne reviendra plus. L’angoisse est insupportable et Mila supplie la nounou. Elle dit : « Louise, c’est pas drôle. Où es-tu ? ». L’enfant s’énerve, tape des pieds. Louise attend. Elle les regarde comme on étudie l’agonie du poisson à peine péché, les ouïes en sang, le corps secoués de convulsions.

Dans le jardin de l’ogre

Extrait 1:

Ce soir les conditions sont réunies. Richard a un regard gras et un peu honteux. Il a des gestes maladroits. Il fait remarqué à Adèle qu’elle est en beauté. […] Ses gestes ne trompent pas. Ce sont toujours les mêmes. Il arrive dans son cou. Le baiser dans le cou. Cette main sur la hanche. Et puis ce murmure, ce gémissement qu’il accompagne d’un sourire suppliant. Elle se tourne, ouvre la bouche dans laquelle la langue de son mari s’enfonce. Pas de préliminaires. Finissons-en pense-t-elle en se déshabillant seule, de son côté du lit. On y retourne. L’un contre l’autre. Ne pas cesser de s’embrasser, faire comme si c’était vrai. Poser sa main sur sa taille, sur son sexe. Il la pénètre. Elle ferme les yeux. […] Elle colle sa bouche contre l’oreille de Richard, gémit un peu pour se donner bonne conscience. C’est déjà fini.

Extrait 2:

A l’autre bout du fil, Adèle ne dit rien. Elle sourit.  Son silence gêne Xavier qui n’arrête pas de parler et finit par lui proposer de se retrouver pour boire un verre. « Où tu voudras. Quand tu voudras. »

– il vaudrait mieux qu’on nous voie pas ensemble. Comment voudrais-tu que j’explique cela à Richard ? » Elle regrette d’avoir dit cela. Il va comprendre qu’elle a l’habitude, que ces précautions sont son quotidiens.

Au contraire, il prend cela pour de la déférence, pour un désir farouche mais résolu. « Tu as raison. A ton retour ? Appelle- moi, s’il te plait ».

Extrait 3 :

Un goutte de vin glisse sur sa lèvre, le long de son menton et éclate contre le col de sa robe blanche avant qu’elle ait pu la retenir. C’est un détail de l’histoire et c’est elle qui l’écrit. […] Il approche sa bouche et une onde électrique parcourt le ventre d’Adèle. […] La bouche de l’homme a le goût du vin et des cigarillos. Un goût de forêt et de campagnes russes. Elle a envie de lui et c’est presque un miracle, une envie pareille. […] Il a des gestes sûrs, agiles, délicieux. Il parait détaché et tout à coup furieux, incontrôlable. Il a un sens de la dramaturgie, se réjouit Adèle. […] Adèle s’engouffre dans la voiture, sa chair encore gorgée d’amour, les cheveux emmêles. Saturée d’odeurs, de caresses et de salive, sa peau a pris une teinte nouvelle. Chaque pore la dénonce. Son regard est mouillé. Elle a un air de chat, nonchalant et malicieux.

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Pour un avis journalistique sur ces deux livres voir sur le site de France Info


Si tu as envie d'écrire, j'aurais plaisir à te lire

5 commentaires sur “Chanson douce. Leila Slimani

  • emmapétro

    J’ai vu une émission il y a peu avec L. Slimani où elle a été interviewée longuement. Je n’ai pas acheté « Chanson Douce  » (j’ai aussi une pile en attente qui hurle avec achats compulsifs non traités pour moi ; ( ,) ..et je pense que je vais craquer pour celui-ci. En tous les cas, L. Slimani, dans son interview m’a vraiment donné l’envie de lire son livre. Elle a l’air d’être un sacré bout de femme !

  • Rita Renoir

    J’avoue que ton article m’a donné envie de les lire. Je n’avais plus trop de motivation pour les achats de livres ces derniers temps car j’ai été trop déçue par mes dernières acquisitions. Et puis je connais également cette histoire de pile de bouquins qui s’accumulent et prennent la poussière. Comme toi j’ai beaucoup aimé avec tout de même une petite impression de déjà vu ailleurs, je n’arrive pas encore à mettre le doigt dessus. Et effectivement il y a ce petit manque à propos des motivations psychologiques. Mais globalement j’ai vraiment bien aimé alors je te « remercie pour ce moment » ;-)

    • MarieTopic Auteur de l’article

      C’est ça un espèce de truc qui manque mais qu’on arrive pas bien à qualifier.
      Disons que c’est plaisant car c’est dans l’air de notre temps et qu’on s’y retrouve facilement comme une chanson connue