Celle que vous croyez 4


Celle que vous coyez. Camille Laurens

J’ai fini « Celle que vous croyez » de Camille Laurens. Je n’ai rien compris, c’est normal. Ou je suis folle. Ou je suis celle que vous croyez.

C’est par ce tweet que j’ai résumé mon sentiment à la fin de la lecture de ce chouette bouquin. D’ailleurs, toute cette histoire a commencé par un DM (NDRL: message privé entre deux utilisateurs de la plateforme de mircro blogging twitter. Il existe aussi des DM groupé, sur le même principe qu’une confcall, le son et l’image en moins. Une confcall, c’est… mais je m’égare dans cette parenthèse). Dans un DM, où nous causons littérature, (d’aucun pense que les DM servent à s’envoyer des deliboobs ou photos de seins nus) une connaissance m’informe qu’elle lit « Celle que vous croyez ». Quelques instants plus tard, je vois passer dans ma TL (le comptoir où on lit ceux qui nous intéressent ou ceux que nous suivions par excès de surmoi), je vois donc passer dans ma TL, la publicité de ce livre proposant la lecture gratuite du premier chapitre.

Le quatrième de couverture, le premier chapitre (sans ponctuation attention), le correspondant virtuel, et les résonances dans mes expériences passées me poussent à acheter l’ouvrage. Et à le lire bien sûr. En deux jours.

Vous vous appelez Claire, vous avez quarante-huit ans, vous êtes professeur, divorcée. Pour surveiller Jo, votre amant volage, vous créez un faux profil Facebook : vous devenez une jeune femme brune de vingt-quatre ans, célibataire, et cette photo où vous êtes si belle…

Le paquet arrive chez moi, je ne l’ouvre pas tout de suite contrairement à mes habitudes. Je présentais qu’il fallait laisser vivre le désir de ce livre, avant même d’y gouter de la main. Profitant d’une accalmie du quotidien, j’ouvre les pages épaisses. Et là se mêlent les mots, la vie de l’héroïne, enfin des héroïnes ou de la même héroïne et de ses différentes voix intérieures, le sexe, le féminisme, et ma vie. Je transfère, je contre-transfère, je bois les lignes et les mots, je me régale des jeux de mots, je pleure sur ma condition de femme, je hais les hommes et je les aime et je les désire tout à la fois.  Je suis le livre. Je suis l’auteure, et l’écrivaine, et le psy, et le mari, j’en ai croisé des comme ça, des hommes comme ça. Je suis celle que vous croyez. Et la folie qui va avec. Et le désir, la quête du désir. Et la sexualité esquissée sous des professions de foi.

Oui, j’ai entretenu une correspondance, vivifiante pour mon intelligence, sous un pseudo et un faux personnage, avec un homme que je connaissais par ailleurs. J’ai fini par lui avouer la supercherie. Et nous sommes toujours amis – jamais amants – car il est aussi barré que moi : ce jeu étrange lui a plu. Cette correspondance est à l’origine de mon retour vers les mots.

J’ai aussi entretenue une correspondance manuscrite avec un écrivain. Et avec des gens, pas mal de gens. Ce fut une grande source de création. Je vous le dis, je suis ce livre, celle que vous croyez. C’est mon défaut, je suis tous les livres que je lis (enfin c’est un peu faux comme affirmation).

C’est un roman de monologue des différents personnages. D’autre part, chaque monologue a une adresse différente et une forme différente. J’aime aussi la poésie qui s’en dégage, et la mélancolie parfois.

Pourtant ce livre a les défauts de ses qualités. Par exemple, il professe un peu trop. Je préfère la littérature qui suggère. La profession de foi est aux idées ce que la pornographie est au sexe. On y voit trop clair. Enfin, il y a plusieurs niveaux de lectures dans ce livre. Vous voyez même pour le décrire, on dit tout et son contraire à propos de ce roman, et c’est sa force: ne jamais savoir où l’on va exactement. Pour l’apprécier, il faut accepter d’être perdu, comme dans un lit avec une peau inconnue, comme contre le fauteuil sous les assauts d’un vit connu.

Ce livre laisse une mélancolique image de l’amour, des rêves et du réel, selon la thèse où se sont les fous qui nous enseignent la sagesse du monde. Ce roman a le goût amer des breuvages dont on se délecte pourtant comme la suze sauvage, ou le lichens des jours enfuis. Il est à l’image de notre époque.

***

Extraits :

*Ce que le désir demande, faire l’amour ne l’exauce pas, pas complètement, il y a un reste un manque, et c’est sur ce manque que le désir se relance.

*Raconter le sexe, c’est monter l’humanité, sa possible bonté, sa puissance transfiguratrice tout comme sa faiblesse partagée, l’acceptation du sort commun qui sert de toile de fond à la vie. Ou bien la haine, la domination, la honte. Dans tous les cas le sexe est connaissance Savoir instantané, volatil sans doute, chair à oubli, mais n’est-ce pas à la littérature, alors de l’attraper au vol ?

*Je ne sais rien de quelqu’un tant que je n’ai pas couché avec lui. Rien d’important. Rien de vrai. Au mieux ce que sa conversation, sa fréquentation m’ont laissé deviner, le sexe le confirmera. Mais souvent, il l’infirmera. Toute la construction sociale de dissout dans le rapprochement des corps, ou si elle se maintient, c’est qu’il n’y avait qu’elle : l’obsession de la maitrise, la peur ou la négation de l’autre, la volonté de pouvoir. (Je ne suis pas d’accord d’ailleurs. Je pense plutôt que le sexe permet de voir l’autre dans son intime, mais il confirme plutôt certaines impressions que je saurais incapable de mettre en mot, mais qui prennent corps dans le corps à corps)

*Il n’y a jamais eu de grande différence pour moi entre le désir et le désir d’écrire.

*Les fous et les amoureux appartiennent à la même espèce, d’ailleurs on dit  » amour fou ».

*La confrontation entre le récit qu’on a dans sa tête et celui dont on accouche plus ou moins péniblement peut être terrible.  Mais pendant qu’on le traque on est heureux.

*Proust ne manque jamais à ceux qui font l’amour.

*La beauté, ça fait souffrir, quand personne ne songe à vous l’offrir.

*C’est comme cette épitaphe sur la tombe d’un Américain au Père Lachaise – j’adorais m’y promenais.  Sa femme a fait graver:  » Henry, je sais enfin où tu dors ce soir ! ».

*Oui je vous choque. Je le  vois bien. Vous riez jaune. Vous me prenez pour une bourgeoise. Une petite bourge qui confond son sort avec celui des putes et des sacrifiées. Une hystérique. C’est ça le diagnostic, non ? Encore une qui pense avec son utérus. C’est ce qui est écrit dans votre dossier ? Ou pire ? Psychotique ? Narcissique ? Paranoïaque ? Mais c’est vous le bourgeois. Scientifique en plus. La pire engeance de bourgeois : celui qui sait. Qui a des vues éclairées sur la norme, le hors-norme et les hormones. Vous ne savez rien, Marc [NDRL : le psy] ne croyez pas ça. Qu’est-ce que vous y connaissez aux femmes, Marc ?

Je voudrais tellement être un homme, parfois. Ça me reposerait.

 


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4 commentaires sur “Celle que vous croyez

  • emmapétro

    Ça me donne encore plus l’envie de le lire ce livre. Il est sur la liste de mes prochaines acquisition avec « La faille » d’Isabelle Sorente.

    • emmapétro

      Voilà, je l’ai lu. En une traite.
      J’ai eu l’envie de distribuer des claques à Claire, et à Claire et à Camille.
      Trop envie de « vie « pour comprendre l’autodestruction de Claire et de ses consoeurs.
      Elles me classeraient dans les « bourgeoises « , sourire.
      Je n’ai pas aimé ce livre. . pourtant, je l’ai dévoré !