Au retour d’un voyage sans sexe 2


Voyage en train

Au retour d’un voyage sans sexe, je prête mon chargeur à un inconnu. Devinera-t-il pourquoi ? Avant la gare, j’étais à une table où toutes les langues se mêlaient, où les esprits cherchaient leur mot dans le langage de son voisin. Nous étions tous des inconnus. C’était un voyage autour d’une table ronde. Le sexe, lui, n’était que des méprises en anglais où un canard devenait un sexe, par le hasard d’une langue trébuchante. On parlait de pomme de terre dans un pantalon, avec des r qui roulent dans la gorge. On riait de ces méprises. Le rire n’a pas besoin de traduction. On survolait le graveleux sans y toucher quand dans un franglais espagnisant, le beau gay évoquait le fait de parler avec les mains. Il avait repéré ce phénomène au Cap d’Agde.

Dans les yeux de cet homme, je voyais frémir les culs des serveurs, moulés dans des flanelles noires. Dans la bouche de son ami, j’entendais comme l’accent de l’indien était « so sexy ». Dans la bouche de l’indien, habitait son désir d’apprendre le français avec moi, pour me demander, quelques phrases de franglais plus tard, si je dormais sur place. Au retour de ce voyage sans sexe, sans le vouloir, je lus sur l’écran d’un inconnu : « amour, ce moment était magnifique ».

Au coin des rues, je revoyais vos pas. Ici, vous m’aviez déposé au métro, alors que ma chair était encore gravée de ta peau. A Montparnasse, je revoyais, du haut de la tour, la nuit étoilée d’immeubles, quand je collais encore mon manteau au tien, par habitude, étonnée de ne plus sentir de désir en ta présence. Dans la rue, je revoyais la crêperie des bretons exilés, où le désir se dégustait à même les yeux. Soudain, un scooter manqua de m’écraser, en montant sur le trottoir. Toi. Au coin de l’étoile, je voyais votre voiture garée dans n’importe quel trou. Là, l’ascenseur dans lesquels mes yeux pétillaient trop pour être honnête : « tu es en pleine forme » avais-tu dis. Là-bas, le Sacré-Cœur et les chevaux, où je vous ai représenté mon cœur. Au coin des rues, Paris refaisait l’amour au milieu de la foule, sous les sourires complices du soleil.

Debout, je range ma valise tandis que mes yeux tombent sur vos mots : « amour, ce moment était magnifique, je suis dans le train du retour, tes yeux me manquent. Je n’ai presque plus de batterie ». Quelques secondes avant, quand je cherchais ma place dans le wagon, nos yeux s’étaient croisés, et j’y avais lu un bonheur. Cet inconnu était beau de félicité. Nos sièges sont l’un derrière l’autre. Ayant déposé ma valise sur le range-bagage surplombant nos têtes, je m’assois pendant que mon cerveau médite. « Amour ce moment était magnifique ». Alors, j’ai revu le défilé des textos, les effluves des peaux, les saveurs des baisers gardés au coin des lèvres et l’odeur de ton sexe sur la paume.

Entre les fauteuils, je vois vos autres textos enflammés. Je redescends ma valise, je l’ouvre, la referme. Puis, je vous tends mon chargeur, par-dessus le dossier. Votre sourire s’interroge à peine. « Merci ». A la gare, vous vous levez, vous me rendez le chargeur, vos yeux souriants dans les miens. Ce n’est pas du désir que j’y lis. C’est de la curiosité, de la complicité intriguée. Je soutiens votre regard, je vous souris, range le chargeur et disparait dans le couloir du wagon. Au retour de ce voyage sans sexe, j’ai semé le mystère dans vos yeux clairs.

rails-chemin-ferPhoto de Anthony Buque

***

Une histoire drôle de chargeurs et de TGV ? va voir ici


Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

2 commentaires sur “Au retour d’un voyage sans sexe

  • Paul Auster

    Nous gardons au fond de nos cœurs bien des choses entraperçues …
    Une mèche sur un cou gracile et penché, un frisson sur la naissancéd´une poitrine, le,Cotton blanc entre deux entrecroisements de jambes, un mot sur un billet, le pli que fait une jarrètes se sur une jupe légère, une goutte de lait qui perle sur une peau, un pied qui se glisse dans une ballerine, un parfum…

    Vous dites si bien l’émotion de sentir par trois mots les effluves de quelques heures d’amour violent, l’extase rêveuse de celui qui revient du bonheur intense, la séduction des hommes comblés par l’amour…

    Merci pour vos mots, madame, tous vos mots qui tournoient, inspirés et talentueux au fil de ces pages enivrantes…

  • Nemo

    Une sacrée petite salope cette Marie…. juteuse auteuse, ….elle écrit, elle mouille, je bave.. alors elle écrit encore….délicieuse salope qui sait si bien tourner sa langue grâce à moi ….Signé : Un stylo en totale érection et en prochaine déréliction…