Au dormant de gare


Appolania Saint Clair

Tout contre le béton, je me berce à la musique éraillée qui sort du piano de la gare. J’attends, je ne sais pas ce que j’attends ou le sais trop bien. Je voudrais m’endormir ici, dans la gare, tout contre les notes qui parfument le gris des sols quotidiens.

Devant moi, défilent les existences. Celui-ci est un peu fou, il parle aux fausses plantes vertes, puis va s’appuyer contre la rampe de l’escalier qui conduit vers les souterrains. Il continue son soliloque, seul dans les pas qui traversent l’ordinaire. Cet autre parle seul, aussi. Son pas est scandé par des incantations invisibles Un autre encore marche en lisant quelques photocopies de la plus haute importance ou du plus haut intérêt. Il lève son regard vers les notes imparfaites qui se faufilent parmi les bruits de la gare. C’est une vieille dame, cette verrière vert-de gris, bruissant de son propre fonctionnement.

Contre le moelleux de mon béton refuge, j’attends, mon train ou le tien. Je ne sais pas. Autour du piano, comme autour du feu de bois, la vie est un kaléidoscope. Elles sont parfaites, maquillées, fines, aux longs cheveux, elles filment le pianiste. Il est le prof ou l’éducateur, il emmène les jeunes se confronter aux regards du monde, aux regards sur leurs notes blanches et noires. Les peaux, ici, ont multiples teintes et les chaussures sont cuirs ou toiles. Elle est vieille, elle a appris que les couches de maquillages sont inutiles si le cœur est spontané ; elle danse trois pas de valse incongrue. Une sacoche, une valise bien sage, un foulard, une cravate, ils sortent du travail et se tiennent à l’écart du piano, mais leurs yeux sourient.

Ton corps contre le mien, nous aimons la gare. Ta main s’est glissée sur mon épaule, je me sers contre tes flancs. Je te reconnais, c’est ton train que j’attendais et je ne le savais pas. Tes cheveux sont frisés, ta bouche souriante, tes chaussures trop simples et tu n’aimes pas le parfum. C’est ainsi. Tu es beau de l’amour habillé. Est-ce ton train qui est arrivé en gare, est-ce le mien ? Est-ton train qui doit partir, est-ce le mien ? Devant le piano, les questions sont évanouies. Tout à l’heure, si tu veux, nous referons l’amour, ta main se sera déplacée sur mon sein. Nous irons dans notre chambre. La nôtre. Tu voudras me déshabiller et je t’appuierais contre le chambranle de la porte, la main sur ton pantalon. Nous nous connaissons si bien, que ce sera moi la première à poser ma langue sur ta peau.

Nous sommes au monde. Pas seul au monde. Non, nous sommes deux dans le monde des gares passagères et notre couple est éternel. Tes hanches contre la mienne, nous attendons que le temps de la musique s’arrête, sans un mot. Nos villes sont éloignées, nos maisons aussi, mais notre chambre est à nous jusqu’à la fin des notes éraillées. Autour de nous, passeront toujours les bruits des vies agitées. Les présences des corps, les odeurs de la mer, les vents de vos cœurs, les élans de vos respirations. Nous sommes au monde. Tous les deux. Et je t’aime.

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Illustration : Appolania Saint Clair

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