Anesthésiée 2


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C’est un seul regard. Le vôtre. Je suis assise face à la porte d’entrée de la salle d’attente. J’attends le visage qui viendra prononcer mon nom et qui me fera quitter ces lieux de transit que sont ces salles où le monde se côtoie sans distinction de culture ou de sexe.

Il passe une lueur dans votre regard quand il croise le mien, avant même que vous énonciez le nom du patient suivant. Vous souriez quand vous apercevez que ce patient c’est moi. L’hôpital a bien changé en presque 20 ans. Avant, il fallait tendre l’oreille et tenter de deviner que les syllabes qui arrivaient du fond du couloir formait votre nom de famille. Dans ces temps-là, le praticien, le ponte, le tout puissant, restait dans son bureau et criait votre nom avec un minimum d’une heure de retard. Aujourd’hui, vous n’avez qu’une petite demi-heure de retard, vous déplacez jusqu’à notre salle de patience. Vous portez des crocs en plastique. C’est laid. C’est tue le désir. Mais votre regard.

Je vous suis jusqu’à votre bureau situé dans le couloir parallèle, juste après le virage à gauche. Ils sont laids, les bureaux d’hôpital. La peinture est neutre et vieille. C’est impersonnel. Je lis votre nom, sur votre badge. Je lis votre liberté sur vos mains sans alliance. Vous remplissez le formulaire. C’est ainsi, c’est pour cela que je suis venue, remplir un formulaire, écouter des conseils, entendre que je dois me laver à la bétadine, demander s’il y aura une pré-médication. Ne vous maquillez pas le jour-même. Tout ça. Je connais ces « tout ça » par cœur. Votre regard sur moi, votre regard qui se tient, ce n’est ni le lieu, ni le moment. C’est impossible, je ne peux être autre chose que le patient, celui qui se retrouvera sans fard, sans attrait sur la table, sous les néons trop blancs. C’est impossible, je ne veux pas être autre chose que le patient, celui qu’on soigne.

Vous vous levez pour vous approcher de moi. Je ne sais pas pourquoi. Vous me demandez de me lever. Non, vous m’ordonnez de me lever, d’un seul mot. Un autre jour, j’aurais protesté vivement. J’ai les yeux baissés, et je me lève sans mot dire. D’un geste sec pour descendez la fermeture éclair qui cachait mon décolleté. J’ai frémi dans l’infime contenance gardée. Vous écoutez mon cœur. Il bat normalement. Je contiens mes émois. Vous demandez de me retourner. Non, vous m’ordonnez de me retourner, d’un seul mot. Sans rien dire, vous soulevez mon long gilet, qui cache ma robe. Cela m’a fait le même effet que si vous souleviez ma robe. Vous écoutez mon souffle, calme et posé. Je regarde la table d’osculation. Vous pourriez m’y pousser, m’arracher la culotte, et… Vous ne le ferez pas. Vous n’en avez peut-être même pas envie. Qu’en sais-je ?

Assis, chacun de son côté du bureau, vous me questionnez sur mon métier, vous me demandez qui viendra me chercher, si je suis en couple. Tout ça. Un peu trop de tout ça. Juste un tout petit peu trop. Juste ça. C’est troublant et je contiens les décharges érotiques de ce bureau très laid. Je me lève, j’enfile mon manteau. Je suis en vie. Et il me la faut sentir dans chaque frisson de mes pores.


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2 commentaires sur “Anesthésiée

  • Freyjalulla

    Brrrrr… J’adore ces rencontres, ces moments où l’on pressent que l’autre ressent la même chose et où les convenances, les circonstances nous maintiennent sur les rails. C’est pénible, mais intense.