Ailleurs et vous 4


feline

Mon jardin est grand, plus grand que votre domaine. Assise au fond de mon clos, je t’ai attendu comme d’autres qui ne sont jamais venus. Perché sur mon arbre, je te vois tourner hésitant, je te vois en proie aux herbes folles, je te vois aux prises avec tes filets intérieurs. Moi je suis la femme qui danse avec les loups. Toi, tu as peur des chattes rousses, tu as peur et tu tournes en rond sans même t’en apercevoir. Je t’aperçois de loin. Et je sais que tu ne viendras jamais.

Je suis triste de ne pas ajouter tes couleurs sur mon cœur, tes odeurs sur mon tableau, tes yeux dans mon atlas du monde, et ton sexe dans le mien, peut-être. Mon audace voulait cueillir au bord de vos lèvres des images pour mon album. Je voulais donner chair à mes ailleurs. Je voulais explorer ces rivages qui sont les tiens. Ou les vôtres. Je suis triste de ne pas avoir donné forme à votre voix. Et à la tienne aussi. La tristesse passe, c’est la vague des jours.

Je ne saurais jamais ce que qui n’est jamais venu. Un support pour mes rêves ? Un porte-manteau pour mes projections ? Un sexe pour ma jouissance ? Une parcelle de vie à respirer ? Un nouveau point de vue sur le monde ? Une amitié ?

Acceptes-tu que je puisse être, encore, le support de tes fantasmes ? Acceptes-tu d’être celui qui ne viendra jamais, ni pour les draps blancs, ni pour les braises, ni pour les yeux incandescents ? Acceptes-tu d’avoir un rêve aussi chevillé au corps qu’il a besoin d’évanescence pour vivre ?

De temps à autre, tu reviendras ici, entre deux gares. De bourgeons en fleurs, vous reviendrez chez vous, entre deux dossiers. Ici c’est chez toi. Et chez les autres. Et surtout chez toi, à l’intérieur de tes soupirs secrets. Vous serez l’amant transis qui vient réchauffer ses sourires aux mots tendus. Tu mettras des couleurs dans le blanc de mes mots. Acceptes-tu ce rôle-là ?

Il me reste votre sourire, trois mots inopinés sur un écran. Et ces souvenirs-là sont aussi impalpables que les traces des baises crues. Aussi vrais, aussi tangibles, aussi insaisissables.

***

Illustration : Ladies and felines de Adara Sanchez Anguiano


Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

4 commentaires sur “Ailleurs et vous