A fêlure de peau


Je la croyais éteinte. Orgueilleuse, j’osais penser qu’elle ne reviendrait plus jamais. Et soudain, cachée sous un plaid gris, elle attaque acide. Elle se colle sur les joints d’argile, elle les fissure. Elle se faufile entre mes failles de porcelaine ébréchée. Oh, elle avait commencé un peu avant, comme ça sans raison apparente. Elle m’a chopé après la sortie du rond-point et au début de la bretelle d’autoroute. Elle m’as susurré, avec douceur, que bien sûr, la piste d’hélicoptère, tu n’as pas été  la première. J’ai répondu à la voix : tu me prends pour une idiote ? J’ai vécu, je sais. Puis, je suis devenue une adulte, j’ai recollé mes morceaux avec de la confiture fait maison. J’ai savouré les sucs et les miels. Chacun son indépendance, c’est l’avenir. Ne rien attendre de l’autre, vivre le meilleur.

Mais elle tient bon. Je l’entends de plus en plus fort. Elle n’était qu’un petit rien. J’ai dit : il faut laisser des respirations. J’ai dit : j’ai des trucs à faire demain de toute façon. Puis, j’ai perdu une tesselle en route. La lumière du soir a transpercé ma peau. Mon idiot de cœur s’est effondré comme aux abords de la ville salée quand il est allé retrouvé les cheveux blonds et bouclés. J’ai honte de cette voix qui m’envahit. Tu n’es pas idiote, tu as vécu ! Comme un sourire qui tourne sur un vinyle, ma feuille d’or se fissure. Je voudrais un trou de souris pour y cacher mes fêlures.

Elle dit que là-bas, le long des écluses, il promène peut-être un autre violoncelle plus souple, moins effrayant. Elle dit que j’aurais dû être moins indépendante. Elle dit que tous s’en vont car le monde est ainsi. Que les mères abandonnent toutes leur chatons quand ils savent laper seul. Elle dit que je n’aurais pas dû faire le premier pas.

Je suis pétrifiée de vagues hautes. Je ne suis pas forte. Je ne suis pas un vase de Chine intact après un naufrage. Je ne suis qu’un pied d’argile. Des porcelaines immaculées que l’on jette dans le Rhône. Certaines ont survécu dans ma vitrine bien au chaud près des lampes à huiles. Derrière la vitre est resté un petit pot pour couler un nuage de lait dans un thé. Mais je ne mets jamais de lait dans mes thés. Ni de sucre. J’aime les petits gâteaux secs mais je voudrais des mots nets.

Ça t’arrive comme une bouffée, tu vois. Puis ça repart, comme une ondée. Vulnérable forteresse, chaloupe sans bulle, sur quelles eaux flottent mon bateau de papier soyeux ?

***

illustration : Apollonia Saintclair

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *